Quatre pistes pour redonner du souffle aux coeurs des villes moyennes (3/3)

Comment transformer la vision portée sur les villes moyennes et leurs centres, pour éviter de tomber dans le piège du discours nostalgique que nous évoquions dans notre précédent billet ? Cela suppose sans doute d’inverser la logique des politiques ciblées sur les villes moyennes. A l’heure où s’ouvre le congrès annuel de Villes de France à Cognac, troisième et dernier volet de notre série sur les villes moyennes.

Le programme Actions Coeur de ville comme les plans qui l’ont précédé sont surtout focalisés sur l’offre : rénover le parc de logement pour lutter contre la dégradation du bâti, requalifier les rez de chaussée pour limiter la vacance commerciale, construire des bureaux pour attirer des emplois, etc. Le problème, c’est que cette offre bâtie s’avère en décalage croissant avec les modes de vie contemporains et la fonction des villes moyennes.

Il serait sans doute plus porteur de repartir de la « demande de villes moyennes ». Quels sont les besoins de celles et ceux qui y vivent ? Quelles sont les attentes de celles et ceux qui pourraient y venir ? Quelles sont les fonctions qui spécifient ces villes intermédiaires, par contraste aux Métropoles et aux ruralités ?

La question est vaste, et mériterait une investigation plus poussée. Contentons-nous pour l’instant de lancer quelques pistes,  en espérant que le programme Action Cœur de ville permette de les approfondir et de les étayer par des expériences mises en œuvre localement.

Réinventer la ville « à taille humaine »

Commençons par un paradoxe : le discours sur le déclin des villes moyennes se répend alors que la quête d’une ville « à taille humaine » n’a jamais été aussi forte. Cette aspiration se construit par opposition aux métropoles. La croissance de ces dernières s’accompagne en effet d’une dégradation de leur qualité de vie (pollution, saturation des réseaux de transports et des équipements du quotidien…). Elle se traduit surtout par une intensification de la concurrence, sur le marché de l’emploi comme sur l’accès au logement.

Entre les métropoles et les villes moyennes, il n’y a pas qu’un changement de taille. C’est aussi une différence de mode de vie, voire d’état d’esprit. De plus en plus interdépendantes au niveau économique (cf. les travaux de Davezies et Talandier sur les systèmes productivo-résidentiels), ces deux catégories de villes sont aussi de plus en plus contrastées au niveau des aspirations de leurs habitants.

Au « work hard, play hard » affiché par les Métropoles, les villes moyennes semblent affirmer une autre vision : « work soft, live well ». Cet accent sur la qualité de vie se retrouve notamment dans le rapport au temps. Mettez un métropolitain et un habitant de ville moyenne autour d’une table, et vous obtiendrez immanquablement la même question : « Comment faites-vous pour supporter ce rythme infernal ? Pourquoi vouloir aller toujours plus vite, dans les couloirs du métro comme dans le plan de carrière ? ».

Les villes moyennes comme territoire du care : l’enjeu des services à la personne

Cette vocation des villes moyennes à la qualité de vie résulte aussi d’une autre vision des priorités, où la logique du care (le soin apporté à soi et aux autres) prime sur l’impératif de productivité. Le diagnostic produit par le CGET montre par exemple que les villes moyennes sont les premières concernées par le vieillissement de la population.

Pour l’action publique, cela signifie que l’objet « cœur de villes moyennes » est au moins autant un enjeu de services à la personne qu’une question d’aménagement urbain. Au-delà de la lutte pour le maintien des grands équipements, comment mieux accompagner les habitants de ces centre villes ? Que peuvent faire les collectivités pour soutenir les aidants, qu’ils soient professionnels ou bénévoles ? Et si on faisait des services à la personne un facteur clé pour attirer de nouveaux ménages dans les centres ?

Concrètement, cette logique d’accompagnement pourrait se décliner de multiples façons :

> Favoriser l’accueil des professionnels du service à la personne (infirmiers, aides à domicile, assistantes maternelles) pour (re)faire des cœurs de ville une centralité de services. Logements à prix modérés, mise en relation avec les usagers, mutualisation des lieux et des fonctions supports, soutien à la structuration d’un réseau des aidants… A côté des mesures nationales, les villes disposent de nombreux leviers pour agir en la matière.

> Mettre l’accent sur la mise en lien entre les acteurs, pour accompagner l’émancipation des individus par le collectif. Cela peut passer par l’organisation de forums combinant acteurs locaux et nationaux  ou par le développement du mentorat (dans le développement économique avec les business angel comme dans la formation avec un accompagnement de qualité pour l’orientation vers l’emploi et l’enseignement supérieur).

> Soutenir les commerces indépendants pour en faire les premiers acteurs du service à la personne. Les discussions sur le rôle des pharmaciens comme praticien de la santé de proximité pourraient être élargies aux autres commerces : les librairies comme service d’accès à la culture ? les boucheries, restaurants ou primeurs comme service qui aide chaque individu à reprendre la maitrise de son alimentation ? Les magasins de jouets ou de vêtements comme espace d’accompagnement à la parentalité ? Face à la croissance de l’achat en ligne, les commerces doivent se réinventer. Charge à la collectivité d’orienter ces évolutions dans un sens utile au fonctionnement des cœurs de ville et à leurs occupants.

Les pistes sont nombreuses, et souvent déjà en germes ici ou là. Toutes se caractérisent par un effort d’accompagnement et d’attention aux personnes.

Les villes moyennes comme levier d’urbanisté : l’enjeu des services urbains

L’aspiration d’une « ville à taille humaine » ne se réduit pas à son opposition aux métropoles. Elle témoigne aussi d’une recherche d’urbanité, par contraste avec les territoires périurbains. Dans le discours actuel, cette spécificité des centres est souvent réduite à la question commerciale. Mais à l’heure des achats en ligne et de la consommation collaborative, les commerces sont-ils encore le plus important levier d’urbanité ?

C’est sans doute du côté des services urbains qu’il faut regarder pour donner une nouvelle consistance à cette notion d’urbanité dans les cœurs de villes. L’économie circulaire, les espaces publics, la performance énergétique et la mobilité partagée pourraient constituer des facteurs de regain plus puissants et plus utiles pour les « usagers » des villes moyennes. A condition d’en renouveler les objectifs et les modalités d’intervention.

> Par exemple sur la mobilité, l’accès à la nature (en bus, en vélo ou en voiture partagée) importe autant que l’accès au centre. La réactivité et la lisibilité d’un dispositif de transport à la demande (ou de vélo en libre-service) est plus utile qu’un arrêt de bus desservi toute les deux heures. A ce titre, le déploiement des flottes de vélos en libre-service est sans doute plus adapté dans les villes moyennes que dans les métropoles.

> Idem sur les déchets. L’enjeu n’est pas d’optimiser la collecte des ordures, mais de faire de l’économie circulaire un nouveau levier pour le développement du territoire. Et si la « taille humaine » était aussi ce qui permettait de faciliter le réemploi des matériaux de construction, de privilégier la réparation sur l’acte d’achat, de susciter de l’emploi qualifiant pour transformer les déchets en ressources ?

> Sur les espaces publics, la question est ancienne. Mais elle reste traitée sur le mode des aménagements paysagers et urbains, alors que l’enjeu consiste à gérer l’activation et l’animation de ces espaces pour sortir des limites de la « rue piétonne de ville moyenne » (artère de centre-commercial à ciel ouvert le samedi, espace désert le dimanche). De ce point de vue, les réflexions engagées sur l’animation des places dans les métropoles ouvrent des pistes enthousiasmantes.

Cette entrée invite aussi à renouveler les formes des partenariats avec les opérateurs de services urbains (traditionnels et nouveaux entrants), pour élargir le spectre des services proposés et les intégrer dans une stratégie d’urbanité plus vaste. Sur ce sujet, voir la réflexion menée avec Isabelle Baraud-Serfaty et Clément Fourchy sur les modèles économiques urbains.

Les villes moyennes comme nouveaux (tiers)lieux du commun : l’enjeu des équipements collectifs

Les équipements sont un autre élément de cette recherche d’urbanité et de centralité qui caractérise les cœurs de villes moyennes. L’hôpital, le tribunal, la CAF, le musée, le lycée de centre-ville… les équipements publics sont constitutifs de l’identité des cœurs de villes moyennes.

Mais ce lien historique est aujourd’hui en train de se distendre. Ces équipements sont les premiers touchés par la rationalisation des services publics. Les fermetures se multiplient, sous la pression des administrations centrales. Dans d’autres villes, ils sont relocalisés en dehors du centre pour rénover leurs espaces et diminuer les coûts. Concurrencés par les centres-commerciaux et les multiplexes de périphérie, ces équipements ne parviennent plus à jouer ce rôle de ciment local. Ils apportent des services indispensables (que les élus locaux essayent de préserver tant bien que mal), mais ont-ils encore la capacité à créer du commun ?

Pour retrouver leur dynamisme, les cœurs de villes moyennes doivent réinventer la forme et la fonction des équipements collectifs. A quoi ressembleraient ces lieux propices au brassage des différentes populations du territoire ? Comment faire émerger des maisons communes, accessibles à chacun et où tous participent à son bon fonctionnement ? Entre les salles polyvalentes des petits bourgs et les « grands équipements » des métropoles, les villes moyennes peuvent initier de nouveaux équipements collectifs adaptés à leur besoin.

L’engouement actuel pour les tiers lieux offre sans doute des pistes intéressantes. (Voir par exemple le pavillon français à la biennale de Venise ou la deuxième saison de l’étude Sharitories). Nous en reparlerons bientôt.

Le passage de l’action publique à l’action collective

Services à la personne, services urbains, équipements collectifs… ces trois pistes en appellent une quatrième : le passage de l’action publique à l’action collective. Action Cœur de ville est un programme partenarial, mais il est surtout porté par des acteurs publics ou parapublics (collectivités, ANAH, ANRU, CDC…). Cette configuration est adaptée lorsqu’on intervient sur une logique d’offre, elle l’est moins quand il s’agit de partir de la demande.

Comment faire pour impliquer davantage les autres acteurs des villes moyennes dans la redynamisation des cœurs de ville ? Quelle pourrait être la contribution des opérateurs de services urbains, des professionnels du service à la personne, des collectifs d’usagers et du tissu associatif ? Comment susciter, accompagner ou amplifier les nombreuses initiatives portées par la société civile sur ces territoires ?

Bref, comment donner une place à ces multiples parties prenantes dans le déploiement du programme Action Cœur de ville ? Pour réinventer les villes moyennes, il faut aussi réinventer l’action publique locale.

Ici s’achève notre première série sur les villes moyennes, destinée à renouveler le regard sur la crise que traversent ces territoires et sur les solutions pour en sortir. Les quatre pistes ci-dessus sont à prendre pour ce qu’elles sont : des premières intuitions qui demanderaient à être davantage étayées et illustrées. N’hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez poursuivre la réflexion ou approfondir sa résonance sur votre territoire.

Villes moyennes (2/3) : les limites du « c’était mieux avant »

Les villes moyennes sont en crises plurielles : crise des chefs-lieux, crise des petits commerces et crise des centres-villes (voir le premier volet de cette série). A travers ces trois tendances, c’est la vocation même des cœurs de villes moyennes qui se trouve remise en cause.

Face à ce signal d’alarme, que peut faire l’action publique ? Une politique nationale des villes moyennes a-t-elle encore un sens, et à quelles conditions ? Le programme Action Cœur de ville va-t-il dans le bon sens ? Après le diagnostic, deuxième volet de notre série sur la réinvention des villes moyennes.

Action cœur de ville : un plan pragmatique

5 milliards d’euros sur cinq ans. Accusé de concentrer son action sur le soutien aux Métropoles, le gouvernement a voulu frapper fort… et montrer son attachement à toutes ces villes moyennes (plus ou moins) en déprise. Au-delà des chiffres, de quoi s’agit-il ?

Le plan Action cœur de ville se caractérise avant tout par son pragmatisme. Premièrement, il additionne une grande diversité de financement pour maximiser l’effet-levier (et la visibilité médiatique) du programme. Parmi les partenaires financiers, on y retrouve ainsi la Caisse des dépôts (sur la dimension économique et commerciale), l’ANAH, Action logement et l’ANRU (sur la dimension résidentielle et urbaine). Tout l’enjeu consiste à organiser la synergie entre ces différents intervenants. Pour ce faire, les administrations pourront aussi s’appuyer sur certaines mesures introduites dans la future loi ELAN, comme par exemple celle encourageant la mise en place de foncières commerciales.

Deuxièmement, le programme s’appuie sur le pilotage des actions par les premières concernées : les collectivités locales. Face à l’hétérogénéité des situations (en termes de difficultés socio-économiques mais aussi de stratégie d’action publique), le ministère a opté pour un accompagnement « à la carte », pour venir en appui des actions engagées par les villes et les intercommunalités.

Ciblant son intervention sur l’hypercentre des villes moyennes, le plan Cœur de ville évite le piège des découpages territoriaux et autres effets de frontière. Le guide « mode d’emploi » souligne ainsi la nécessité d’inscrire les actions de revitalisation des cœurs de ville dans une stratégie pensée à l’échelle de l’agglomération. Aux vues des interdépendances qui existent entre les villes-centres et leur couronne périurbaine, cette exigence est loin d’être un détail. L’avenir dira si le plan Action cœur de ville aura permis de reconfigurer les rapports centre-périphérie à l’échelle locale.

Tout y est ! Sauf…

Troisièmement, le cadrage national du programme identifie cinq axes auxquels les projets locaux doivent apporter des réponses : une offre attractive d’habitat en centre-ville, un développement économique et commercial équilibré, une accessibilité et des connexions développées, un patrmoine et des espaces publics mis en valeur et un accès renforcé aux équipements et espaces publics.

Tout y est ! Sauf l’argumentaire transversal sur la fonction de ces villes moyennes et la pertinence de cette catégorie. En la matière, on en reste à un discours convenu, hérité des contrats de villes moyennes mis en œuvre dans les années 1970 : « pôles essentiels au maillage du territoire », « fonctions de centralités qui irriguent les communes rurales environnantes », « un outil de redynamisation de nos territoires » qui « fait le lien entre le rural et les métropoles »… Autant d’éléments de langage dont on a vu la potentielle obsolescence dans le premier volet de ce billet.

Cette absence est d’autant plus dommageable, qu’elle correspond à ce qu’on pourrait attendre de l’aménagement du territoire. Si l’essentiel de la situation se joue dans les actions mises en place localement par les collectivités, l’intérêt d’une stratégie nationale consiste à porter une vision sur ces territoires, à passer d’une définition en creux à une affirmation consistante. Autrement dit, à énoncer la promesse portée par ces territoires, pour pouvoir apporter une réponse claire à la question : « A quoi servent les villes moyennes ? »

Un imaginaire des villes moyennes resté figé sur le mode retrospectif ?

En restant silencieux sur cette dimension, le programme mis en place renforce le risque d’enfermer les villes moyennes dans une vision nostalgique. Nous l’avions évoqué dans le premier volet : l’efficacité politique de cette catégorie s’explique par sa capacité évocatrice. Qu’il soit associé à l’enfance, aux vacances ou aux photos de Depardon, on a tous un imaginaire commun associé à la ville moyenne.

Or tout fonctionne comme si cet imaginaire était resté figé sur le mode rétrospectif du « c’était mieux avant ». La volonté de faire revivre (ou subsister) un passé (quasi)révolu apparaît en effet comme le point commun des politiques dédiées aux villes moyennes.

Au niveau national, le terme « revitalisation » illustre cette logique. Destiné à mettre en avant le volontarisme étatique pour soutenir ces territoires en déprise à grand coup de financements publics, il induit aussi implicitement que ce déclin serait à la fois uniforme et inexorable. En matière d’aménagement du territoire, l’Etat pompier est souvent piromane…

Ce discours s’inscrit dans la quête d’un idéal d’équilibre du territoire, marqué par la figure du « polycentrisme maillé » et d’une armature urbaine structurée en arborescence. Dans cette vision, les villes moyennes apparaissent comme l’échelon intermédiaire essentiel entre les grandes agglomérations et les petites villes. Et permettent au passage d’atténuer le discours sur la centralisation du territoire national et de battre en brèche l’hypothèse de la fracture territoriale entre les métropolitains et les ruraux.

Mais peut-on encore parler de polycentrisme quand c’est la notion même de centre qui est en crise ? Est-ce bien rendre service aux villes moyennes que d’entretenir l’idée qu’elles resteront pour toujours la capitale incontestée de leur bassin de vie, alors que les mobilités individuelles ne cessent de grignoter cette configuration ?

 

Ce discours nostalgique se retrouve parfois au niveau local. En témoigne l’accent mis sur la dimension patrimoniale dans les politiques dédiées aux cœurs de villes moyennes, à travers le couple préservation / valorisation. Comme si les villes moyennes ne pouvaient trouver leur salut que dans l’évocation d’un passé glorieux (ou présenté comme tel). Ce travers de la ville-musée touche d’ailleurs autant les villes les plus attractives (comme Saint-Malo ou Chartres…) que celles qui le sont moins (Laon, Carcassonne, Vichy…).

Certes, le patrimoine bati constitue un atout majeur pour les centres historiques des villes moyennes, par contraste avec l’expansion contemporaine des couronnes périurbaines. Mais il est aussi leur principale faiblesse, avec un parc de logements mal adapté aux besoins des ménages et un tissu commercial à l’accessibilité limitée.

L’entrée patrimoniale n’est pas problématique en soi. Mais le risque serait de croire que tous les problèmes des villes moyennes pourront être réglés par des politiques d’aménagement. Les actions soutenues par l’Etat dans les années 1980, avec les emblématiques rues piétonnes, n’ont pas suffit à résoudre la crise actuelle des villes moyennes.

 

On le voit : le discours nostalgique porté sur les villes moyennes risque bien d’accentuer le déclin qu’il est censé résoudre. Il renforce le sentiment de déclassement de ces territoires et de leurs occupants, avec les conséquences électorales que l’on connaît. En focalisant les efforts sur la perpétuation d’un fonctionnement passé, il nuit aussi à l’efficacité de l’intervention publique. Quelle est la capacité de l’action publique à soutenir une offre résidentielle et commerciale, si celle-ci s’avère structurellement en décalage avec nos modes de vie contemporains et les pratiques individuelles ?

Et si on inversait la logique, en essayant de construire une définition positive des villes moyennes ? Et si on repartait de la « demande de villes moyennes » au lieu de soutenir à bout de bras une offre de plus en plus déconnectée des besoins de leurs occupants ? C’est ce qu’on tentera de faire dans le troisième volet de ce billet…

Pour rester informé de nos publications, suivez-nous sur Twitter @nicolasrio2 ou sur LinkedIn.

Organiser l’innovation… par la planification ! (Horizons Publics)

Comment articuler innovation et planification ? C’est la question que nous nous sommes posés dans le dernier numéro de la revue Horizons Publics. En voici quelques extraits. Pour accéder à l’article dans son intégralité et au reste du (très bon) dossier « déconstruire l’innovation publique », c’est ici.

L’innovation publique est-elle en train de devenir victime de son succès ?

« La multiplication des expérimentations risque en effet de reproduire les travers qu’elle est censée combattre : perte de lisibilité de l’action publique, complexification du pilotage, uniformisation et empilement des dispositifs mis en place. Elle bute surtout sur la difficulté à hiérarchiser les priorités, entre une multitude d’expérimentations aux objets hétéroclites et aux impacts inégaux.

Pour éviter ces effets pervers, cet article plaide pour une meilleure articulation entre innovation et planification. Cette dernière peut s’avérer un outil pertinent pour organiser l’innovation tout en préservant son agilité… à condition d’en mettre à jour les formats et les objectifs ! En replaçant la question des finalités au centre du jeu, elle permet d’établir une boussole stable et collectivement discutée pour orienter la Carte blanche laissée aux acteurs de terrain et aux opérateurs privés. »

Face au risque de perte de contrôle des innovations, que peut la planification ?

« La planification invite à replacer la question des finalités au centre du jeu. En érigeant l’innovation comme une fin en soi, la mode des expérimentations supprime les boussoles de l’action publique. Si cette apesanteur est grisante à court terme, elle s’avère rapidement problématique. Comment sélectionner les innovations soutenues par l’acteur public ? Quels en sont les critères d’évaluation ? Tous les impacts se valent-ils ?

À force de s’interroger sur le « comment ? » en se focalisant sur les solutions, la collectivité finit par en oublier le « pourquoi ? » et surtout le « pour qui ? » (il suffit de visiter les nombreux évènements dédiés à la smart city pour s’en convaincre). Or cette construction collective des problèmes et des finalités est justement la raison d’être de la planification ! Organiser la délibération collective entre élus – voire entre citoyens – à partir d’éléments d’expertises et de diagnostics : tel est l’enjeu central de tout projet de territoire. C’est d’ailleurs ce qui explique la « lenteur » de ces exercices et leur faible « impact » direct.

En s’appuyant sur cette fonction traditionnelle, la planification territoriale pourrait ainsi contribuer à fixer les bornes et l’horizon de la « carte blanche » accordée aux innovateurs. »

 

Pour rester informé de nos publications et de nos réflexions sur les transformations de la planification, suivez-nous sur twitter (@nicolasrio2) et LinkedIn.

Les villes moyennes (1/3) : une crise de vocation !

Il faut sauver les villes moyennes ! Ce constat des élus locaux est en passe de devenir le nouveau mot d’ordre de l’exécutif en matière d’aménagement du territoire. Soucieux de ne pas apparaître comme le gouvernement des Métropoles, il vient d’annoncer un plan de cinq milliards pour revitaliser 222 villes moyennes, touchées en plein cœur.

L’occasion idéale pour aborder ce sujet qui nous est cher. Après l’avoir traité avec les étudiants de Sciences Po et Manon Loisel, Partie Prenante vous propose un billet de blog en trois volets :

  1. Les villes moyennes : une crise de vocation !
  2. Quelles politiques pour les villes moyennes ?
  3. Réinventer les villes moyennes, oui mais comment ?

Pour commencer, revenons sur le diagnostic. Les villes qu’on dit moyennes vont-elles si mal ? Quels sont les facteurs qui expliquent le déclin annoncé ? Bref, quel est le problème avec ces territoires trop souvent regardés avec condescendance ou misérabilisme ?

On a tous en nous quelque chose de villes moyennes

« La catégorie « villes moyennes » n’a plus de sens » affirmaient Daniel Béhar et Philippe Estèbe dans Libération en 2014, soulignant le processus de différenciation à l’œuvre pour les 200 villes françaises qui comptent de 20 000 à 100 000 habitants. Entre les villes progressivement intégrées aux systèmes métropolitains (Albi, Sète, Creil, Bourg-en-Bresse, etc.), les agglomérations qui revendiquent leur influence sur des départements ruraux (Aurillac, Quimper ou Cahors) et les territoires touchés de plein fouet par la désindustrialisation (de Forbach à Chateauroux, de Fécamp à Nevers), l’archétype de la ville moyenne serait une espère en voie de disparition… ou d’éclatement !

Certes, toutes les villes moyennes ne sont pas dans le même état. Mais le plan Mézard montre que la catégorie a gardé de son efficacité politique. Si aucune agglomération ne se revendique explicitement comme une « ville moyenne », ce label conserve une forte capacité évocatrice. Associé à l’enfance, aux vacances ou aux photos de Depardon, on a tous en nous un peu de villes moyennes …

Mais ce qui caractérise aujourd’hui les villes moyennes dans le débat public, c’est avant tout la crise qu’elle traverse. Ou plutôt les crises, car le discours sur le déclin de ces territoires désignent en réalité trois phénomènes distincts.

Une crise des « chefs-lieux »

Le première phénomène concerne la crise des « chefs-lieux ». Qu’elles soient préfecture, sous-préfecture ou chef-lieu de canton, les villes moyennes se sont longtemps pensées comme des capitales. Elles avaient pour ainsi dire le monopole de la centralité, sur un bassin de vie rural plus ou moins étendu. Elles constituaient une pièce maitresse de l’armature urbaine française et du maillage des services publics.

Entre l’hopital, le tribunal, le lycée, le théâtre, les services déconcentrés de l’Etat… les villes moyennes se sont longtemps distinguées par la forte présence des équipements et administrations publiques. Elles sont aujourd’hui les premières touchées par le processus de « rationalisation » des cartes administratives, judiciaires ou hospitalières.

Carte des « sous-préfectures en danger » @Challenges 2014

Au-delà de ce retrait de l’Etat, la crise des chef-lieu résulte d’une transformation de la place qu’occupent les villes moyennes dans nos systèmes territoriaux. Quand les mobilités individuelles explosent, la notion pyramidale « d’armature urbaine » perd de sa pertinence. La ville moyenne cesse d’être le point de passage obligé entre la campagne et la grande ville. Dans l’Ain comme dans le Tarn, les ruraux n’ont plus besoin de se rendre à la ville-préfecture pour accéder aux ressources métropolitaines de Lyon ou Toulouse, que ce soit pour faire ses études ou aller voir un match de football. Inversement, les parisiens n’ont plus besoin de faire étape par Nogent-le-Rotrou pour passer le week-end dans le Perche ou par Nevers pour aller dans le Sud le long de la RN7.

Une crise de l’offre commerciale

Le deuxième phénomène porte sur la crise de l’offre commerciale. Celle-ci résulte d’un décalage croissant entre deux tendances contradictoires : la stagnation de la consommation des ménages d’une part, la fuite en avant dans la production de nouvelles surfaces commerciales d’autre part. Cet effet de ciseaux entre l’offre et la demande se traduit par une hausse de la concurrence entre les enseignes et par une baisse du chiffre d’affaire par mètre carrés, comme le rappelait Pascal Madry lors d’une conférence organisée par la fondation Jean Jaurès.

Vu le taux de croissance des achats en ligne et le dynamisme des plateformes numériques comme Amazon, on peut faire l’hypothèse que cette crise n’en est qu’à ses prémisses. Elle ne se limite d’ailleurs pas aux centres des villes moyennes. Elle est aussi à l’œuvre sur les zones commerciales d’entrées de ville, dans les bourgs comme dans les métropoles.

Ce phénomène est souvent résumé à la hausse de la vacance commerciale. Mais il entraine aussi la diffusion des franchises, aux dépens du commerce indépendant et des artisans de qualité. Autant de symptômes qui mettent à mal la fonction traditionnelle des rues piétonnes de villes moyennes… et qui enclenche un cercle vicieux sur le désintérêt des consommateurs potentiels pour ces cœurs de ville.

Une crise des centres

Le troisième phénomène désigne la crise des centres-villes par rapport à la périphérie. Ce mouvement centrifuge caractérise les villes moyennes comme les plus petits bourgs. Alors que les métropoles se distinguent par un attrait renouvelé pour leurs centres, la plupart des villes font face à une désaffection croissante de leur cœur historique.

Pointé du doigt pour le tissu commercial, ce départ vers la périphérie est tout aussi marqué pour l’habitat. Pour les ménages, ce choix du périurbain est souvent le signe de l’ascension sociale : il est synonyme d’accès à la propriété, à une maison, à un jardin… « Ceux qui restent dans les centres sont les jeunes, les retraités et, de façon plus générale, les pauvres » constate le spécialiste du logement Jean-Claude Driant, dans Alternatives économiques.

Le mouvement centrifuge se transmet aussi aux activités économiques voire aux grands équipements. Nombreuses sont les agglomérations qui continuent d’aménager des zones d’activité en entrées de ville, qui y relocalisent la piscine, le cinéma… ou le siège de l’intercommunalité. Là encore, l’apparition de nouvelles polarités en périphérie bouscule la vocation des cœurs de villes. Que reste-t-il à la centralité historique, au-delà d’un patrimoine bâti en plus ou moins bon état ?

Les centres des villes moyennes, futures friches urbaines ?

Les cœurs de villes moyennes apparaissent comme l’espace de superposition de ces trois crises. Les mêmes facteurs se retrouvent partout, mais les effets produits varient selon les territoires. Dans les régions les plus attractives, les conséquences de ces crises sont masquées – ou compensées – par d’autres dynamiques. C’est dans les territoires en déclin, tant économique que résidentiel, que les symptômes sont les plus marqués.

Mais si la charge symbolique de ces symptômes est aussi forte, c’est qu’ils viennent percuter de plein fouet notre imaginaire « enchanté » des villes moyennes, résumé en leur cœur. Et si ces espaces considérés comme l’archétype de la ville à taille humaine, du vivre-ensemble et de la vitalité de nos territoires étaient en train de devenir de vastes friches urbaines ? Car c’est bien de cela dont il s’agit quand on parle de vacances : des friches laissées à l’abandon, éclatées en morceau, mais en plein cœur de nos villes !

Dans un sens, on pourrait dire que la situation des cœurs de villes moyennes est une crise paysagère, comme l’ont connue les métropoles trente ans plus tôt avec les friches industrielles. Mais elle est loin de se limiter à cela. La déprise des centres a un impact direct sur les condition de ceux qui y vivent. Pire, elle accroit le sentiment de déclassement de ceux qui n’ont d’autres choix que d’y rester.

Mais alors, quelles fonctions pour les villes moyennes ?

Répétons-le : ces trois crises ont chacune leurs causes et leur géographie. Mais elles ont un dénominateur commun : elles viennent, chacune à leur manière, remettre en cause la vocation traditionnelle des cœurs de villes moyennes.

A quoi sert un centre de ville-moyenne ? Quelles seraient les fonctions programmatiques qu’on devrait y trouver ? A quelle(s) demande(s) ces espaces peuvent-ils offrir une réponse ? Dans ce contexte en pleine mutation, il devient de plus en plus difficile de répondre à ces trois questions.

C’est pourtant l’enjeu majeur des villes moyennes pour les années à venir. Espérons que le plan « Action cœurs de villes » et l’intérêt collectif qu’il suscite puisse contribuer à faire avancer la réflexion. C’est ce que nous verrons dans les deux prochains volets de ce billet de blog…

 

Pour rester informé de nos publications, suivez-nous sur Twitter @nicolasrio2 ou sur LinkedIn.

Les Réinventer, au-delà de l’innovation washing…

« Il faudra être patient pour savoir si les appels à projets « Réinventer » produisent le pire ou le meilleur. En attendant, et puisque la méthode fait école, trois points de vigilance méritent d’être posés. » écrivons-nous avec le Sens de la Ville  dans une tribune publiée dans Les Echos.

Nous en publions ici un extrait. L’occasion de revenir sur les résultats de notre retour d’expérience sur Inventons la Métropole du Grand Paris et de reprendre l’ensemble des billets de Partie Prenante consacrés aux appels à projets urbains innovants (APUI).

Trois points de vigilance face à la multiplication des APUI

 » Le premier point de vigilance concerne la nécessité de fixer une taille maximale aux terrains intégrés dans ces appels à projets. Ceux-ci trouvent tout leur sens à l’échelle d’une opération immobilière en structurant davantage la cession de cession de foncier public mais se substituent mal aux opérations d’aménagement.

Le deuxième porte sur la précision des attendus de la collectivité. Si les opérateurs peuvent porter des propositions innovantes sur le montage financier et sur le contenu des projets, le public conserve un rôle fondamental pour exprimer les besoins du territoire. L’exigence d’innovation est salutaire mais peut vite se réduire à l’addition de concepts marketing, aussi déconnectés de leur environnement que rapidement obsolètes. Les promoteurs sont d’ailleurs bien conscients des limites de cette carte blanche. (…)

Le dernier point de vigilance souligne l’exigence du suivi sur la durée de la mise en œuvre, pour garantir que les promesses des candidatures soient tenues et que les projets résistent au temps et aux incertitudes. Pour que l’innovation washing ne soit pas le cache sexe d’une production immobilière au rabais, la balle est aussi (surtout ?) dans le camp du public. »

Retrouvez sur Medium la version longue de cette tribune

Pour prendre un peu de recul sur les appels à projets urbains innovants…

… mieux vaut lire la série de billets de blog que nous avions consacrés aux Réinventer, pour tenter d’en cerner les contours et d’en souligner les potentielles limites.

Les Réinventer, de quoi parle-t-on ?

Les Réinventer se suivent, mais se ressemblent-ils ?

Les Réinventer, où est (vraiment) l’innovation ?

Les Réinventer, à quels prix ?

Les résultats du retour d’expérience sur Inventons la Métropole du Grand Paris

Ces premières analyses ont été prolongées par un retour d’expérience sur Inventons la Métropole (IMGP), mené avec le Sens de la Ville. Les résultats de cette enquête auprès de l’ensemble des équipes candidates (plus de 150 réponses !) sont à lire sur Medium :

Inventons la Métropole : quand les réinventer changent d’échelle

Le partage des rôles : un fonctionnement collaboratif… à géométrie variable !

La programmation : quand la chasse au concept devient programmation

La « carte blanche » IMGP : cinquante nuances de gris

La présentation des résultats du retour d’expérience est accessible en ligne ICIet les données du questionnaire sont disponibles en open-source LA.

Les Réinventer : ce qu’ils révèlent, ceux qu’ils transforment

Et la réflexion continue ! Grâce au soutien du PUCA et du Club Ville-Aménagement, nous engageons une recherche sur la place de ces appels à projets urbains dans la fabrique urbaine. Ce travail s’appuie sur un deuxième questionnaire à destination des acteurs publics cette fois (collectivités et aménageurs) et sur une série d’entretiens avec les personnes en charge de la mise en oeuvre de ces appels à projet.

Il existe deux façons d’appréhender les appels à projets urbains innovants (APUI), dont les déclinaisons se multiplient (Réinventer Paris, Imagine Angers, Réinventer la Seine, Inventer la Métropole du Grand Paris, etc.). La première approche consiste à se focaliser sur le dispositif lui-même, en le considérant comme un nouvel instrument de politique publique.

La deuxième approche considère à l’inverse les Réinventer comme le symptôme de transformations plus vastes de la fabrique urbaine. Les appels à projets urbains innovants apparaissent alors comme le signe émergé d’une pluralité de mutations : de l’immobilier, de l’aménagement, de l’action publique.

Cette recherche s’inscrit au croisement de ces deux approches et vise à permettre une prise de recul analytique face à la multiplication rapide de ces appels à projet, à l’effort de communication qui les accompagne et aux polémiques qu’ils suscitent.

Les résultats de cette enquête seront restitués dans les mois à venir. Affaire à suivre, donc !

Pour poursuivre la réflexion sur les nouvelles façons de faire la ville, suivez-nous sur twitter : @nicolasrio2 / @sensdelaville

Design et planification : une rencontre prometteuse

Il y a dix jours, j’intervenais à la FNAU pour réfléchir sur leur congrès 2018 intitulé « #Design #Innovation : être audacieux pour nos territoires ». L’intervention d’Alexandre Mussche le montrait bien. Que ce soit par l’activation des espaces publics, l’occupation temporaire d’immeubles laissés vacants ou l’accompagnement des nouveaux services urbains, le design devient un levier central pour la fabrique urbaine.

Et si on utilisait aussi le design pour réinventer la planification territoriale, dans ses formes comme dans sa fonction ? Telle est la question que nous avons discuté avec les agences d’urbanisme, pour interroger l’ergonomie des stratégies territoriales qu’elles contribuent à produire. A l’heure où la planification semble être rendue obsolète pour la multiplication des appels à projets et autres plans d’actions, le sujet mérite d’être exploré !

En attendant de voir le programme du 39e congrès de la FNAU, c’est l’occasion de publier ici le billet que j’avais écris pour le blog de la 27e Région : « Ce que le design peut apporter à la planification territoriale ».

Le design dans la planification, ça a surtout servi à…

L’intégration du design de services constitue l’une des principales caractéristiques de l’évolution de la planification depuis ces dix dernières. La 27e Région y a largement contribué à travers une multitude d’expériences : l’essai de design prospectif en Nord-Pas-de-Calaisla Transfo sur la démarche Pays de la Loire 2040, le travail avec Plausible Possible sur les Villages du futur en Bourgogne

Aujourd’hui, ce recours aux méthodes du design pour l’élaboration des projets de territoire serait (presque) en train de devenir la norme. Pour le meilleur, espérons-le ! Le design a en tout cas produit deux apports majeurs pour la planification territoriale.

Renouveler les formes d’implication des citoyens

Premièrement, il a contribué à renouveler les formes de participation mises en place pour ces exercices stratégiques. La concertation a toujours été au cœur des projets de territoire, mais elle s’adressait traditionnellement aux élites socio-économiques et/ou s’effectuait dans le cadre de procédures d’enquête publique plutôt rigide.

Par ses méthodes et son état d’esprit, le design a permis d’établir un contact direct avec les citoyens. Il l’a fait en s’émancipant de l’exigence de représentativité, pour recueillir in situ des expériences vécues du territoire. Quitte à mobiliser la fiction et les imaginaires, pour jouer sur leur capacité d’évocation. C’est d’ailleurs souvent à travers la prospective que s’est faite l’intégration du design à la planification (comme par exemple à Saint-Nazaire avec Destination 2030).

Regarder avec attention les usages des territoires

Deuxièmement, le design a incité la planification à accorder une plus grande attention aux usages des territoires. Cet apport s’inscrit dans une mutation plus large de l’aménagement du territoire, où les enjeux de programmation d’infrastructures laissent la place à la question des modes de vie. Ce qui correspond aussi aux nouvelles attentes des collectivités et de leurs citoyens.

L’implication de designers est surtout venue remettre en cause l’idée selon laquelle le stratégique correspond forcément à une prise de distance vis-à-vis du territoire, en soulignant l’apport de zooms plus en prise avec ses occupants. Et si la loupe était aussi (voire plus) utile que la longue vue pour bâtir des projets de territoire ? Et si on complétait les cartes statistiques par des immersions ponctuelles ?

Répondre à la question : « où est l’humain dans tout ça ? »

Mises ensemble, ces deux contributions viennent apporter une réponse concrète à tous ceux qui s’interrogent sur « où est l’humain dans tout ça ? ». Elles invitent à repartir des expériences vécues, dans leur diversité et leur complexité, sans tomber dans le travers de vouloir dresser le portrait-robot des « vrais gens ».

Ce chantier reste à poursuivre, pour imaginer à quoi ressemblerait une planification à hauteur d’habitants ? Une planification qui ne soit ni top-down (en surplomb des territoires) ni bottom-up (une telle planification pourrait-elle exister ?), mais en capacité d’articuler le point de vue des individus avec le point de vue de la collectivité.

Et si le design pouvait aussi servir à rendre la planification (plus) utile ?

Mais au fur et à mesure que les projets de territoire se multiplient, la planification se confronte à un autre défi : celui de son utilité même ! Comment faire pour que les projets de territoire soient réellement en mesure d’orienter l’action collective (à défaut de planifier les territoires) ? Comment donner du poids au long terme dans les arbitrages du présent ? Comment s’assurer que ce travail d’enquête et de compréhension des territoires et de leurs mutations alimente l’action des collectivités ?

Si elle ne répond pas à ces questions, il est probable que la planification perde ce qui fait sa force : sa capacité à mobiliser élus, agents, acteurs socio-économiques et citoyens autour de la formulation d’ambitions communes.

Ajuster l’objet à sa fonction

Les designers ne pourront relever ce défi tout seuls (même au sein d’un lieu nommé Superpublic !). Mais ils peuvent apporter leur pierre à l’édifice, en aidant les planificateurs à ajuster l’objet à sa fonction. Ce qui supposerait de :

> Considérer les schémas et autres projets de territoire comme un moyen, et non comme une fin en soi. Reste alors à savoir quelles en sont les finalités, ce qui interpelle directement les élus et leurs services ! Au-delà de la réussite de la démarche collective et mobilisatrice, à quoi ces documents doivent-ils servir ? Que cherchent-ils à produire une fois adoptés, comment et avec qui ?

> Se focaliser sur l’objet « projet de territoire » (des rapports plus ou moins volumineux) pour en réinventer les formes à partir de leurs usages effectifs et potentiels. Il ne s’agit pas d’améliorer leur mise en page, mais d’améliorer leur ergonomie (« se dit d’un appareil dont la forme est particulièrement adaptée aux conditions de travail de l’utilisateur », nous dit Larousse).

En complément de son contenu et de son processus d’élaboration, c’est donc sur le format de l’outil planification, et sur son mode d’emploi, qu’il faudrait concentrer les efforts !

Passer du design de service au design-produit

Quelles sont les implications de ce nouveau défi pour les designers et ceux avec qui ils travaillent ? Pour lancer la discussion, on pourrait le résumer autour d’une formule simple : passer du design de service au design-produit.

Aborder la planification en mode design-produit, cela signifie s’interroger sur les formes de l’outil qu’elle produit, en poussant la conception jusqu’au petit détail (il paraît que le diable s’y loge) et en prenant comme point de départ les contraintes de ses utilisateurs (qui sont-ils ?). Bref, concevoir un SRADDET comme on conçoit une chaise… il ne suffit pas qu’il soit beau et/ou innovant !

Aborder la planification en mode design-produit, c’est aussi souligner les spécificités des projets de territoire, qui n’est ni un simple processus, ni une politique publique en tant que telle. L’enjeu n’est pas de prototyper telle ou telle mesure évoquée dans le schéma, mais bien de (re)fabriquer le schéma lui-même.

Aborder la planification en mode design-produit, c’est enfin reconnaître les limites du design-thinking. Avoir des idées créatives et engager le dialogue avec les citoyens c’est bien, fabriquer des outils pour rendre possible le passage à l’acte, c’est mieux ! Et pour cela, les designer seront d’une aide précieuse.

Ajuster les formes de la planification pour garantir son utilité et faciliter le quotidien de ses utilisateurs : voilà un beau chantier de recherche et développement pour les dix ans à venir. Avis aux amateurs !

Un opérateur de l’économie circulaire, ça ressemble à quoi ?

Depuis plus mois, nous travaillons avec l’Institut de la Ville Durable pour imaginer le profil des futurs opérateurs des services urbains. Comment les secteurs des déchets, de l’énergie et de l’immobilier sont-ils transformés par la révolution numérique ? Quel est le positionnement des nouveaux entrants et comment viennent-ils percuter les acteurs traditionnels ? Face à ces évolutions, quel serait le portrait robot des opérateurs de demain ?

Cette réflexion menée avec Isabelle Baraud-Serfaty (ibicity) et Clément Fourchy (Espelia) s’inscrit dans le prolongement de notre étude sur les nouveaux modèles économiques urbains. La première note sur l’économie circulaire est accessible sur le site de l’IVD. Elle revient sur les principaux facteurs de mutation du secteur et dessine cinq profils possibles des futurs opérateurs de l’économie circulaire. En voici quelques extraits.

L’opérateur d’économie circulaire sera-t-il…

1/ Un logisticien comme les autres ?

« A l’image d’un Geodis ou d’un DHL l’opérateur d’économie circulaire se focalise sur l’optimisation de la gestion de flux. Dans ce profil, les clients de l’opérateur ne sont plus la collectivité ou l’habitant mais l’industriel intégrant les ressources recyclées/valorisées dans le cadre de ses processus de production.

La proposition de valeur de l’opérateur consiste à garantir aux industriels la fourniture en temps et en heure d’intrants homogènes, « sourcés » localement, au meilleur prix. Ce qui suppose notamment d’être en capacité d’anticiper les volumes qui vont être disponibles auprès des « producteurs » de déchets, dde garantir la qualité du tri et l’homogénéité des ressources collectées et de maîtriser les coûts de collecte et de livraison. »

2/ Une place de marché ?

« L’opérateur d’économie circulaire devient une plateforme de mise en relation dynamique de l’offre et de la demande de matériaux. En activant la multitude, il s’agit ainsi d’étendre la logique du Boncoin à l’ensemble des déchets, grâce à la massification des flux. Il s’agit donc d’un modèle biface, avec, sur une face, une transformation du déchet en matériau, et sur l’autre face, une transformation du matériau en ressource.

Les propositions de valeur sont plurielles : facilitation de la confiance entre offreurs et demandeurs, synchronisation temporelle, établissement de prix équilibrés, favorisation des circuits courts.  »

3/ Un animateur économique local ?

« Ce profil met l’accent sur les activités de réparation et de transformation liées à la diffusion de l’économie circulaire. La valorisation des « déchets/ressources » peut ainsi constituer un levier de développement économique et de sociabilité sur un territoire. S’inscrivant déjà traditionnellement dans l’économie sociale et solidaire (ESS), ces activités offrent des postes pouvant répondre aux capacités des catégories socio-professionnelles les plus défavorisées.

La proposition de valeur réside dans l’intensification des liens économiques et sociaux locaux. »

 4/ Un gestionnaire de l’espace public ?

On observe un rapprochement entre collecte des déchets et propreté urbaine, certains contrats performantiels associant les deux dans un objectif de désencombrement et de salubrité de l’espace public. D’autres secteurs d’activité appellent également de plus en plus une gestion de proximité et un usage optimal de l’espace public, comme l’énergie (facilitation de la production décentralisée et de l’autoconsommation, aide à la performance énergétique) ou la mobilité (logistique du dernier kilomètre, mutualisation du stationnement).

Dans cette logique, l’opérateur devient multisectoriel pour pouvoir animer un ensemble de services sur le domaine public à l’échelle d’un quartier afin d’en optimiser le fonctionnement. »

 5/ Un opérateur de la réduction des volumes ?

Dans l’économie circulaire, la tonne de déchets la meilleure est celle qui n’est pas produite. Dès lors, on peut imaginer un opérateur dont la proposition de valeur serait de s’engager à la réduction des volumes par catégories de déchets.

Sur le modèle de l’association Zero Waste, celui-ci pourrait s’appuyer sur la promotion/facilitation de la vente en vrac, l’animation de consignes locales, le développement d’une offre de conseil en écoconception, l’animation de plateformes d’échanges/de prêt/de réparation d’objets, etc. »

 

Cliquez ici pour lire la note en intégralité sur le site de l’IVD. Il s’agit d’un work in progress. N’hésitez pas à nous contacter pour nous faire part de vos commentaires ou si vous souhaitez être associés à la suite de la réflexion.

Les deux autres notes sur les opérateurs de la performance énergétique et de l’immobilier serviciel seront publiées dans les semaines à venir.

Comment gouverner la ville servicielle ? (Revue Urbanisme)

La revue Urbanisme publie notre article sur la gouvernance de la ville servicielle, dans le cadre de son dossier « Qui gouverne la smart city ? ». Co-écrit avec Isabelle Baraud-Serfaty et Clément Fourchy, cet article prolonge nos réflexions sur les nouveaux modèles économiques urbains et sur le risque d’ubérisation de l’action publique métropolitaine.

En voici quelques extraits. La version intégrale est téléchargeable ICI.

« Le glissement serviciel des services urbains entraîne un brouillage de la frontière entre secteur public et secteur privé. L’acteur public n’a plus le monopole sur le finance- ment des services et leur définition. On le voit sur le passage de la gestion des transports urbains à la mobilité as a service, avec l’intégration de nouveaux acteurs comme Uber, Waze ou Gobee Bike. Le couple « collectivité concédante/opérateur exploitant », si caractéristique de la ville des réseaux, est en passe de devenir obsolète. »

« Deuxièmement, les collectivités se trouvent remises en cause dans leur rôle de régulateur par l’émergence d’une nouvelle figure: l’agrégateur. Ces intermédiaires se caractérisent par leur capacité à proposer une offre intégrée, individualisée et en temps réel. Les agrégateurs se positionnent en aval de la chaîne de valeur, au plus près des usagers. En devenant un point de passage obligé pour tous les autres opérateurs, les agrégateurs remplissent une fonction régulatrice jusqu’ici assurée par les collectivités… sans pour autant poursuivre les mêmes finalités ! Quitte parfois à venir bousculer les régulations traditionnelles assurées par la réglementation, locale et nationale. Comment, dès lors, garantir que ces nouveaux services urbains correspondent à l’intérêt général, au lieu de se limiter à tel ou tel segment de marché ? »

 » Face à cette double évolution, nous pensons que les collectivités devraient endosser la fonction d’autorité organisatrice des services urbains. Il ne s’agit plus de planifier des infrastructures (public-public) ni de déléguer des services à des exploitants (public-privé) mais d’encadrer les interactions des opérateurs privés entre eux. La collectivité perd en capacité d’action directe ce qu’elle pourrait gagner en largeur de champ en élargissant ce rôle d’autorité organisatrice à l’ensemble des services urbains. »

 » Pour orienter cette régulation publique des services urbains de la ville, il est utile d’en revenir aux trois principes fondamentaux du service public: égalité, continuité et mutabilité. Comment la signification de ces principes est-elle transformée par ce nouveau contexte ? Quels enjeux viennent-ils susciter pour les collectivités ? »

L’action publique des Métropoles au risque de l’ubérisation

La ville numérique est-elle ingouvernable ? s’interrogeaient Hubert Guillaud et Thierry Marcou dans InternetActu. C’est pour tenter d’y apporter des réponses que Partie Prenante intègre le réseau de veille du Grand Lyon avec ibicity, Antoine Courmont, Clément Fourchy et Lionel Gastine. En attendant nos productions futures, on vous livre ici nos premiers questionnements (extrait de la réponse au lot « mutation de l’action publique » du réseau de veille), dans le prolongement de nos travaux sur les nouveaux modèles économiques urbains.

ubérisation action publique

Révolution numérique : trois ruptures et des bouleversements en chaine

Le Grand Lyon s’est placé comme une métropole en pointe sur les questions de smart city. Mais si la révolution numérique peut entrainer l’avènement d’une ville plus intelligente, elle provoque surtout une recomposition radicale du partage des rôles entre acteurs avec trois ruptures fondamentales.

La première est l’émergence de la « multitude ». Jusqu’ici cantonnés au rôle de consommateurs-usagers, les individus deviennent aussi producteurs (de données, de places libres dans leur logement ou leur voiture…). A travers l’émergence des plateformes et du pair-à-pair, ils peuvent se mettre en relation entre eux, en dehors des grandes organisations traditionnelles .

La deuxième rupture est la généralisation du sur-mesure, au sens où les spécificités de chaque individu peuvent désormais être saisies au plus près à travers le big data et les algorithmes. Cette industrialisation du sur-mesure à grande échelle porte à la fois sur l’individualisation du produit et/ou du service et sur son ajustement en temps réel. Initié du côté de l’offre, ce changement affecte aussi la demande, l’adaptation devenant peu à peu une exigence des usagers. L’individualisation de masse est un élément clé de nos sociétés post/hyper-industrielles. Ce qui n’est pas sans conséquence pour les services publics…

La troisième rupture porte sur le glissement serviciel de l’économie, en lien notamment avec la déconnexion entre le produit et l’usage. Déjà explorées par le réseau de veille du Grand Lyon, les conséquences de cette rupture pour les villes peuvent être résumées autour de deux phénomènes. D’une part, un élargissement du périmètre des services urbains : on passe ainsi des transports à la mobilité, des déchets à l’économie circulaire, de la distribution d’énergie à la performance énergétique… D’autre part, un déplacement de la création de valeur vers l’aval, au plus près de l’usager. Ce n’est pas un hasard si un grand nombre de start-up portent sur la création de nouveaux services.

Ces trois ruptures bousculent l’ensemble de la société et de l’économie, avec l’apparition de nouveaux entrants et la déstabilisation des acteurs traditionnels. Dans un contexte de raréfaction de la ressource publique et de montée en puissance des pouvoirs locaux, elles ont aussi des conséquences directes pour l’administration et l’action publique. C’est particulièrement le cas dans les métropoles, qui émergent comme le terrain avancé de ces évolutions.

Quand les opérateurs privés concurrencent les acteurs publics…

Cette mutation peut être résumée autour de l’hypothèse suivante : la puissance publique est en train de perdre le monopole de la production de l’action publique en générale, et des services urbains en particulier.

La collectivité a longtemps été le fournisseur exclusif des services d’intérêt collectifs (elle s’est en tout cas pensée comme telle), y compris lorsqu’elle en déléguait la mise en œuvre à un opérateur privé. C’était le cas sur les transports ou l’énergie, avec la construction des infrastructures et les délégations de services publics. Mais aussi sur le social avec le versement des allocations et les services sociaux (PMI, CCAS, Missions locales) ou sur la formation avec l’éducation nationale et l’université publique.

Aujourd’hui, l’offre de services urbains se démultiplie. Elle devient à la fois plus complète et plus complexe. Les services de mobilité ne se limitent plus aux infrastructures de transport. Ils intègrent aussi l’aide à la navigation en temps réel, l’insertion du covoiturage dans la chaîne de mobilité, l’enrichissement du temps passé dans les transports, etc. De même pour l’éducation avec l’ambition de la formation tout au long de la vie, en intégrant la petite enfance, la formation continue et l’engouement des séniors pour les conférences scientifiques.

Cette évolution provoque un brouillage de la frontière public-privé et des découpages sectoriels. Ainsi, on assiste à une fragmentation des acteurs, avec de nouvelles lignes de partage : des acteurs publics interviennent sur des champs qui étaient historiquement privés (par exemple, la fixation des prix des logements libres), et des acteurs privés interviennent sur des champs qui étaient historiquement publics (par exemple, la conception urbaine des nouveaux quartiers).

Ces changements ne sont évidemment pas nouveaux. Les écoles privées existent depuis longtemps, tout comme l’usage collectif de la voiture. Mais les trois ruptures évoquées ci-dessus lui donne une nouvelle ampleur… et en changent la nature. La révolution numérique renforce la fragmentation des acteurs autant qu’elle accentue leurs interdépendances. Dans cette coopétition généralisée, le rôle de la Métropole de Lyon s’en retrouve bouleversé.

Quels impacts sur le rôle des Métropoles et leur équilibre financier ?

Se retrouvant concurrencées par des initiatives privées, les Métropoles deviennent un acteur parmi d’autres dans la production des services d’intérêt collectif. Elles risquent dans certaines situations de se voir uberisée par des acteurs prenant le contrôle de la donnée et de la relation à l’usager-citoyen (voir les travaux du lab Chronos x OuiShare sur le sujet). Comment faire pour éviter que la valeur produite par la collectivité se trouve captée par d’autres opérateurs ? Quelle stratégie adopter face aux nouveaux agrégateurs issus du numériques qui, en préemptant la relation avec l’usager, cherchent à maitriser l’ensemble de la chaine ? Comment garantir le financement des infrastructures quand la valeur se déplace en aval, vers la production de services ?

Si ces ruptures constituent parfois des menaces pour l’action publique, elles peuvent aussi être appréhendées comme une promesse d’efficience. Comment la collectivité pourrait-elle, en gardant maîtrise de l’aval, proposer des offres de services plus adaptées aux attentes des usagers-citoyens ? En quoi l’activation de la multitude pourrait-elle lui permettre de jouer sur la structure de coûts en diminuant le besoin d’investissements publics (par exemple, les systèmes favorisant le covoiturage permettent de remplacer des bus à moitié vide ou des systèmes de transport à la demande) ?

Ces ruptures posent aussi de nouveaux enjeux, comme celui de la tension entre l’individualisation et le commun. La forte individualisation des offres que permet la révolution numérique (à la fois dans le service rendu et dans sa tarification), qui permet, individuellement, d’accroître la valeur du service rendu, et, collectivement, d’augmenter l’efficience de l’action publique, est-elle compatible avec la notion de commun et l’existence d’une communauté ? Les controverses qui ont eu lieu à la rentrée 2016 sur l’offre d’assurance « Vitality » de Generali France (qui propose de récompenser les assurés qui adoptent un mode de vie « sain ») donnent un aperçu des débats qui pourraient bientôt toucher les services urbains.

Dans nos travaux récents, nous avons souligné que ces questions interpellent le modèle économique de la collectivité et invite cette dernière à investir la posture d’autorité organisatrice. Par son fonctionnement (co-production de la réflexion avec les services et les autres veilleurs, à partir d’une commande sur un besoin ciblé), le réseau de veille du Grand Lyon nous semble être l’espace idéal pour poursuivre cette réflexion.

Quelles conséquences de ces changements pour l’administration et son management ?

La problématique ne se limite pas à la question des rapports public-privé, aux nouveaux modèles économiques de la collectivité et à sa posture d’autorité organisatrice. Elle interpelle aussi le fonctionnement de l’administration et ses évolutions possibles.

Elle a par exemple des implications directes sur la réforme de l’administration et ses modes de management. Comment les directions sectorielles de la Métropole peuvent-elles s’adapter au phénomène d’hybridation généralisée des secteurs et des acteurs induits par ces changements ? Jusqu’où l’administration publique doit-elle suivre les modes d’organisation et d’intervention prônées par les nouveaux entrants du numérique ? De quelles ressources dispose-t-elle pour marquer sa spécificité ? Quels sont les outils à mettre en place pour endosser ce rôle d’autorité organisatrice ?

La révolution numérique et la recomposition des acteurs public-privé interpellent aussi le recours à l’évaluation et à la participation qui se développent au sein des collectivités depuis les années 1990. Comment évaluer une action publique dont la collectivité ne constitue qu’une des parties prenantes ? Quels seraient les bons indicateurs à développer pour évaluer sa capacité de régulation et/ou d’interaction ? Comment rendre visible (et amplifier) l’effet d’entrainement de chaque politique publique, au-delà du contrôle de sa bonne mise en œuvre ?

Idem sur la participation. Quelle est la place des citoyens dans la fabrique de l’action publique, au temps de la multitude ? Faut-il s’adresser au citoyen, à l’usager, au contribuable ou à l’habitant ? Comment organiser leur articulation avec l’action des services ? Quelle place faut-il accorder au conflit, dans ces dispositifs marqués par la recherche du consensus ? En quoi ces nouveaux processus peuvent-ils permettre d’atténuer la crise du consentement à l’impôt ?

 

Les questions stratégiques ne manquent pas ! Espérons que les travaux du réseau de veille nous permettent d’apporter à l’action publique les éclairages pertinents pour pouvoir faire face à toutes ces mutations…

Deux défis actuels pour la prospective du futur

Partie Prenante vient d’intégrer le réseau de veille du Grand Lyon sur le volet méthodo, en groupement avec Acadie, Pop-up urbain et Thomas Gauthier. Pour fêter ça, on partage nos réflexions sur les défis de la prospective du futur et ses apports pour l’action publique (extrait de la réponse envoyé à la Métropole de Lyon).

Prospective du futur

Figure emblématique de la prospective du présent depuis plus de vingt ans, le Grand Lyon exprime aujourd’hui un besoin de prospective du long terme. Mais cet intérêt renouvelé pour l’exploration du futur n’a plus grand chose à voir avec la prospective aménagiste des années 1960, lors de l’âge d’or de la DATAR et des OREAM. Il ne s’agit plus de planifier le long terme, mais d’interroger le futur. Ou plus précisément de le « faire parler », de le « donner à voir » pour mieux appréhender les conséquences des choix du temps présent.

Un déplacement des incertitudes

Ce regain d’intérêt pour la « prospective du futur » exprimés par les élus comme par les professionnels découle d’un déplacement des incertitudes.

Les grandes incertitudes de l’action publique contemporaine ne portent plus sur la nature des ruptures à venir. Celles-ci sont pour la plupart déjà connues, voire même déjà à l’œuvre. Raréfaction des ressources publiques, omniprésence croissante du numérique dans nos vies et dans nos villes, dérèglements climatiques liés au passage dans l’anthropocène, recomposition de la structure démographique, fuite en avant vers le mythe de la performance, diffusion d’un terrorisme mondialisé… Leur formulation peut varier tout comme leur interprétation, mais la prise de conscience est là.

L’incertitude demeure (voire s’intensifie), mais elle se déplace. Elle repose davantage sur les conséquences dans la durée de ces transformations structurelles et sur les réactions qu’elles pourraient susciter.

Quelles seront les actions mises en œuvre pour lutter contre le changement climatique, par quels acteurs et selon quelles modalités ? Et si elles finissent par advenir, comment viendront-elles transformer nos modes de vie, notre vision du monde ou notre rapport aux communs ?

Idem pour la crise des finances publiques : va-t-elle se traduire par un retrait de la puissance publique, par de nouvelles formes de régulation ou par l’émergence d’autres acteurs collectifs ? Ou pour le numérique : quels sont les risques induits par cette omniprésence ? Cette volonté de contrôle ne risque-t-elle pas d’aboutir au résultat inverse ?

Toutes ces questions le montrent : l’effort de projection du futur ne vient pas se substituer à la prospective du présent. Ces deux registres d’exploration peuvent au contraire s’alimenter mutuellement. À condition de relever deux défis.

Un défi cognitif : élargir nos visions du futur

« Notre imaginaire du futur n’évolue plus. Il est le même que celui qu’on nous proposait il y a 60 ans. Nous sommes plongés dans un perpétuel « rétro-futur ». » écrivait Hubert Guillaud en 2014, pour résumer la thèse du livre de Nicolas Nova Futurs ? La panne des imaginaires technologiques.

Appliqué aux technologies du futur, ce blocage des imaginaires se retrouve sur les autres domaines de la prospective du long terme. Que ce soit avec les élus, les professionnels ou les habitants, la projection dans le futur tend souvent à s’enfermer dans une alternative entre l’enfer ou le paradis. D’un côté la dystopie annoncée par les romans de science-fiction, marquée par l’individualisme, l’hyper-technologie et la surveillance généralisée. De l’autre le rêve d’une société apaisée et solidaire, qui aurait réussie par miracle à dépasser toutes ses contradictions.

Le premier défi de la méthode prospective consiste donc à réinterroger nos imaginaires du futur pour ré-ouvrir le champ des probables. Les questions et outils qu’elle apporte visent à nous aider à construire une vision à la fois multiple et nuancée du futur. À ce titre, les scénarios sont à manier avec précautions !

Pour cela, deux points de vigilance méritent d’être pointés :

> Le changement n’est pas toujours là où on le croit : « On voulait des voitures volantes et on a eu 140 caractères », comme le rappelle Peter Thiel avec malice. D’où l’importance de décentrer le regard, comme le pratique déjà la DPDP sur la prospective du présent.

> Les changements sont toujours partiels et s’effectuent à des rythmes différenciés. D’où l’intérêt de mettre aussi l’accent sur les éléments d’inertie et les tensions qui émergent de cette conjonction entre des mutations rapides et des transformations plus lentes.

Notre méthodologie prospective cherche ainsi à projeter les changements probables ou possibles et à mieux en cerner les temporalités. Autrement dit, il s’agit de souligner l’ampleur des transformations à venir, sans supposer un changement permanent, immédiat et généralisé. Pas si facile dans un contexte marqué par le culte de l’innovation !

L’exemple du véhicule autonome illustre ce défi pour la Métropole de Lyon. Si la diffusion de cette technologie nouvelle apparaît de plus en plus probable, tout l’enjeu consiste à savoir ce qu’elle va transformer, quand et comment ? Va-t-elle réduire la congestion ou augmenter les mobilités ? Sera-t-elle utilisée pour réduire les inégalités d’accès ou au contraire les renforcer ? Aura-t-elle des impacts sur la mobilité, sur l’emploi ou sur les espaces publics ? Dans cinq ans ou dans vingt-cinq ans ?

Un défi stratégique : donner du poids au long terme

Le deuxième défi est d’ordre stratégique et concerne l’impact de la prospective du futur sur l’action publique en général, et les politiques de la Métropole de Lyon en particulier. Comment faire pour concevoir une prospective utile à l’institution, ses élus, ses services et ses partenaires ?

Le risque serait de s’engager dans des démarches prospectives qui flottent, à rebours des pratiques du Grand Lyon sur la prospective du présent. Pour cela, nous serons attentifs à ancrer le travail de projection à long terme au sein de l’institution, pour s’assurer qu’elle répond à un besoin.

> En mettant l’accent sur le cadrage et la formulation de la commande : quels sont les signaux qui en sont à l’origine ? Quels en sont les attendus ? Autrement dit, quelle peut être la contribution d’une « prospective du futur » aux questionnements de la Métropole de Lyon ?

> En cherchant à anticiper et à expliciter les usages de ces travaux prospectifs : comment les acteurs à l’origine de la commande pensent-ils s’en servir ? Quels sont les champs et les modes d’intervention potentiellement interpellés par cette réflexion à long terme ?

> En contextualisant l’analyse pour prendre en compte les spécificités du territoire lyonnais et de la situation métropolitaine. Comment les signaux prospectifs généraux ou repérés ailleurs pourraient-ils se traduire sur le cas de la métropole lyonnaise ? En quoi les conséquences d’une même tendance s’en trouveraient-elles modifier ?

Ce deuxième défi nous enthousiasme encore davantage, car nous sommes convaincus qu’il s’agit d’un enjeu récurrent pour la prospective (la question se pose pour les collectivités comme pour les entreprises).