Projets de territoire : les 100 jours où tout se joue

Par Grégoire Alix-Tabeling et Yoan Ollivier, designers (Vraiment Vraiment) et Nicolas Rio (Partie Prenante)

« #innovation #design : de l’audace pour nos territoires ! ». Le titre des prochaines rencontres de la FNAU affirme l’intérêt d’impliquer les designers dans la transformation de l’action publique et la mise en mouvement des territoires. Appliqué aux agences d’urbanisme, il invite surtout à explorer les potentiels du design pour repenser la planification comme avait pu le faire la 27e Région sur les SRADDET.

Comment expliquer le paradoxe entre le foisonnement de documents stratégiques et le constat d’impuissance de la planification qui se répand ? Et si l’approche « user-friendly » pouvait permettre de dépasser le fossé entre stratégie et mise en œuvre, en s’intéressant aux usages futurs de ces documents plutôt qu’à leur seul processus d’élaboration ? Comment utiliser le design pour réinventer l’objet « projet de territoire », dans sa forme comme dans son contenu ?

Dans le prolongement du billet « Design et planification : une rencontre prometteuse », nous avons tenté l’exercice. Voici le résultat de nos heures de cogitation conjointe entre une agence de design des politiques publiques (Vraiment Vraiment) et une agence de stratégies territoriales (Partie Prenante) pour imaginer les « 100 jours » d’un projet de territoire. En attendant de pouvoir passer du rêve à la réalité !

A-t-on encore besoin de stratégies territoriales ?

Quand on analyse la place des projets de territoire dans l’action des collectivités, on est frappé par un décalage de temporalités. D’un côté, on nous annonce une vision et des orientations pour les dix ou trente prochaines années. De l’autre, la durée de vie effective de ces documents stratégiques excède rarement un an (quand ils ne sont pas morts-nés, c’est-à-dire obsolète au moment même de leur adoption). Dans quelle collectivité le projet de territoire est-il parvenu à devenir une référence pour orienter les choix et les actions menées plusieurs années après son élaboration ?

Plusieurs facteurs expliquent ce paradoxe. Souvent dénuées de portée règlementaire, ces démarches stratégiques sont très dépendantes du poids des acteurs politiques et techniques qui les portent. Il suffit que le DGA change de poste pour que le document tombe dans l’oubli. Que l’élu référent se fasse marginaliser, et cette toute la stratégie collectivement élaborée qui se retrouve mise à l’index.

D’autre part, ces démarches se caractérisent par l’absence de portée opérationnelle. Quoi qu’en dise leurs rédacteurs, ces visions à long terme n’ont pas vocation à être « mises en œuvre ». Elles visent plutôt à donner du sens à une trajectoire et à orienter l’action d’autres acteurs. A condition qu’ils s’en saisissent ! Or ces réflexions restent souvent cantonnées dans les cellules « stratégies et prospectives » des collectivités, laissant les acteurs opérationnels répéter leurs routines professionnelles ou bricoler tant bien que mal des solutions inégales à des problèmes inédits.

C’est pour toutes ces raisons que les designers, de prime abord, se méfient des stratégies territoriales et des grandes démarches prospectives participatives. Si nous sommes les premiers à encourager les acteurs publics à créer des visions d’avenir, nous les exhortons tout autant à s’éviter les grandes invocations abstraites (« un territoire solidaire et compétitif », « une ambition volontariste », « un territoire fort de ses valeurs », etc.). Nous préférons parler de situations concrètes, d’organisation de la vie : nous nous plaisons à créer des visions prospectives incarnées et partagées

Cela étant dit, l’élaboration de projets de territoire et les discussions qu’elle suscite garde selon nous toute son utilité, voire sa nécessité. Elle remplit trois fonctions :

> Anticiper les mutations à l’œuvre, pour permettre à l’action publique de mieux comprendre la société dans laquelle elle prend place. Elle agit comme un miroir, qui permet à la fois de prendre du recul et de trouver le bon geste.

> Mobiliser les forces vives du territoire, pour organiser l’action collective et en multiplier l’effet d’entrainement sur le terrain. Elle agit comme une caisse de résonance, pour rendre audible le foisonnement de projets et en synchroniser les rythmes.

> Prioriser les actions et les investissements, pour délibérer collectivement sur les arbitrages à effectuer et les options à retenir. Elle agit comme une loupe pour mettre en lumière les actions à mener et en souligner l’ambition stratégique.

La planification stratégique constitue ainsi un impératif démocratique et cognitif pour construire l’action publique sur les territoires. Mais ses vertus potentielles ne prennent forme que si elle parvient à être en prise avec l’action opérationnelle et le court terme. C’est là que l’apport des designers prend toute sa pertinence !

Penser les 100 jours du projet de territoire

Qu’est-ce qu’un projet de territoire est-il en mesure d’enclencher dans les 100 jours qui suivent son adoption ? Voilà la question décisive que chaque collectivité devrait se poser avant d’entamer toute démarche stratégique.

Imaginée lors du projet métropolitain de Metz-Métropole, la métaphore des « 100 jours » est intéressante. Elle invite à prendre acte de l’obsolescence programmée de toute vision à long terme (« votre projet de territoire s’autodétruira dans quelques mois… tic, tac, tic, tac… ») tout en refusant ce sentiment d’impuissance (« les stratégies sont mortelles. Raison de plus pour en cueillir les fruits avant qu’ils ne pourrissent ! »). Si les projets de territoire abandonnent leur prétention à orienter les choix politiques et techniques sur plusieurs décennies, c’est pour mieux endosser leur fonction d’impulsion de l’action collective.

Penser les 100 jours du projet de territoire consiste à se mettre en quête des premiers rouages à actionner, en comptant sur le phénomène de réaction en chaîne pour démultiplier son effet d’entrainement.

Cela suppose de déplacer les efforts de l‘amont (la construction du document) vers l’aval (les conditions de sa mise en œuvre). Cela paraît évident, mais c’est un vrai changement de pratique. Que ce soit pour un SCOT, un projet métropolitain ou une démarche prospective, toutes les ressources sont concentrées sur le processus d’élaboration de la stratégie, à travers l’organisation d’ateliers participatifs et de groupes d’experts. Puis une fois le texte écrit, chacun retourne à ses occupations et les équipes en charge de sa mise en œuvre sont réduites à peau de chagrin.

Pour tenter de dépasser ce travers, nous sommes repartis des trois fonctions clés des projets de territoire avec à chaque fois le même objectif : Comment designer les 100 jours du projet du territoire pour faire de cet objet un outil au service de l’action collective ? Comment penser les usages de ces documents pour en réinventer le format ? En un mot, comment rendre à nouveau la planification utile ?

Anticiper : faire résonner les visions prospectives dans l’organigramme de la collectivité

La première fonction des projets de territoire consiste à révéler et à anticiper les transformations du territoire. Qu’on l’appelle diagnostic, prospective ou état des lieux, il s’agit d’apporter une meilleure compréhension des mutations à l’œuvre. La planification contribue alors à pointer les enjeux prioritaires pour la collectivité et à élargir son champ de vision. Car si tout le monde est conscient que notre société se transforme et que notre monde se trouve dans une phase de transition, il est bien difficile d’y voir clair. Rendre intelligible pour rendre saisissable : tel est le but premier de tout projet de territoire.

Ce travail d’analyse peut être plus ou moins approfondi. Mais il bute toujours sur la même difficulté : le lien avec l’opérationnel ! Comment s’assurer que les enjeux identifiés soient pris en compte dans les politiques mises en place ? Comment faire pour que les décideurs s’emparent de l’ouverture du champ des possibles produite par la prospective ? Bref, comment la connaissance (du territoire et de ses occupants) peut-elle influencer l’action (publique) ?

Le problème repose sur un décalage dans le partage des rôles. Dans les grandes métropoles comme dans les petites intercos, les acteurs qui produisent cette expertise sont rarement les mêmes que ceux qui sont en mesure d’en tirer les conséquences dans l’action. Le risque est alors d’en rester à des grandes tendances macro, trop abstraites pour qu’elles soient vraiment appropriées par les élus et/ou l’administration.

Penser les 100 jours du projet de territoire, c’est organiser la rencontre entre ces deux types d’acteurs. Pour cela, on pourrait repartir de l’organigramme de la collectivité. Au lieu de lister les grandes tendances à l’œuvre sur le territoire, contentons nous d’identifier pour chaque direction un ou deux points de vigilance prospectif. On pourrait d’ailleurs faire le même exercice avec les élus sur chaque délégation.

Par exemple, au lieu de ressortir le couplet habituel sur le « vieillissement de la population », on pourrait interroger les conditions de la mobilité des personnes âgées avec la direction « déplacements » ou la façon d’éviter la raréfaction des aidants bénévoles avec la direction de l’action sociale. Il ne s’agit pas de nier la dimension transversale des enjeux prospectifs, mais de souligner qu’ils raisonnent différemment selon les secteurs concernés, et que leur maintien à un niveau transverse empêche leur prise en main concrète.

Cette méthode invite à renouveler le cadre de mise en discussion du diagnostic prospectif. Finis les comités de direction assommés par une avalanche de statistiques. Mieux vaut des rendez-vous restreints intégrant les agents impliqués dans l’opérationnel pour présenter les points saillants, les opportunités et les point de vigilance, et s’interroger sur leurs conséquences. En quoi ce signal prospectif interpelle-t-il la politique publique concernée ? Quelles implications faut-il en tirer ? quelles réorganisations cela suppose (dans les objectifs, dans les modes de faire ou dans le management) ? Des outils de travail commun, qui permettent de trouver le bon équilibre entre réalisme (vs « stratosphérisme) et dé-technicisation (vs stricte « dépendance au chemin »).

Mobiliser : ce projet dont vous êtes le héros… à condition de trouver vos partenaires !

La seconde fonction des projets de territoire vise à organiser l’action collective. « Stratégie partagée », « co-production », « projet commun »… le lexique de la planification territoriale souligne l’importance de la mobilisation des « forces vives » du territoire. L’élaboration du projet constitue un temps d’échange privilégié entre la collectivité et ses partenaires. En témoignent la multiplication des ateliers participatifs et des dispositifs de concertation plus ou moins sincères et utiles. Le succès de ces démarches est d’ailleurs souvent évalué à l’aune du nombre de participants impliqués.

Mais cette mobilisation risque souvent d’être sans lendemain. Une fois le projet adopté, le soufflé retombe et chacun retourne à ses occupations. D’autant que les participants ne voient pas forcément les effets de leur implication dans la réflexion. La sur-sollicitation des forces vives et l’impuissance de la planification stratégique dans le passage à l’acte accroissent les frustrations… et deviennent un facteur de démobilisation !

Penser les 100 jours du projet de territoire, c’est créer les conditions pour réussir à mettre en relation les bonnes personnes. L’objectif n’est plus d’associer le plus grand nombre à des grand-messes incantatoires, mais d’organiser l’appariement entre des acteurs complémentaires et de multiplier les connexions entre la collectivité et ses partenaires potentiels.

Pour enclencher l’action collective et faciliter le passage à l’acte, il faut repartir des besoins. Sur quels porteurs de projets la collectivité aurait-elle besoin de s’appuyer pour concevoir et/ou mettre en œuvre sa stratégie ? A l’inverse, quelles sont les attentes des forces vives du territoire vis-à-vis de la collectivité ? Avec qui ont-ils besoin d’être en contact ?

Cette logique souligne l’importance de la fonction d’entremetteur, pour susciter des échanges fructueux et des croisements improbables. Ce qui nécessite aussi d’être physionomiste (quel acteur pourrait correspondre à tel besoin exprimé par telle ou telle direction ?) et traducteur, pour rendre possible le dialogue entre des acteurs qui ne parlent pas toujours le même langage.

Et si la mise en œuvre du projet de territoire prenait la forme d’un speed-dating territorial ? Sur chaque orientation / chantier identifié dans le projet, on réunit dans une même salle une multitude d’acteurs qui gagneraient à échanger entre eux. Avec un même objectif : provoquer un maximum de rencontres en un minimum de temps. Il en sortira bien quelque chose…

Cette logique transforme doublement le positionnement de la concertation. D’une part, elle place les forces vives au premier plan de la mise en œuvre du projet, et pas uniquement à l’élaboration du diagnostic. Au lieu d’être assis sur une chaise pour réagir aux analyses de la collectivité, ils deviennent les premiers contributeurs au projet en se mettant en quête de partenaires !

D’autre part, elle invite à élargir le profil des acteurs associés dans ce genre de démarche, en se mettant en quête de porteurs de projet plus en prise avec l’opérationnel, plus proche du « faire » et du « terrain ». Les Conseils de développement et autres corps intermédiaires ne sont pas à exclure pour autant. Mais ils agissent justement comme des « intermédiaires » pour repérer ces contributeurs potentiels, qui poursuivent leurs projets sans forcément solliciter la collectivité ou les élus.

Prioriser : enclencher le premier rouage pour dépasser l’inertie de l’action publique

La troisième fonction d’un projet de territoire porte sur la vision à long terme… et sa déclinaison en acte. La construction d’une stratégie vise à mettre de l’ordre dans une action publique souvent foisonnante. Elle aide à faire le tri et à prioriser face à la multiplication des projets et des revendications.

La discussion collective permet de renforcer le poids de ces arbitrages. Elle est censée faciliter le portage politique des orientations retenues. Elle est aussi mobilisée dans les négociations de la collectivité avec d’autres partenaires institutionnels (Etat, Région, UE…) ou pour étayer les candidatures aux appels à projets et autres appels à manifestation d’intérêt.

Mais cette fonction d’orientation bute sur la durée de vie des projets de territoire. Comment tenir le cap dans la durée quand le document est déjà considéré comme obsolète quelques mois après son adoption ? Comment infléchir l’agenda de la collectivité quand on reste sur du discours, sans pouvoir jouer ni sur les ressources financières, ni sur les ressources humaines ?

Ce décalage explique la difficulté de la planification stratégique à avoir prise sur l’action de la collectivité. Il renforce la frustration des services et l’agacement des élus quant à l’utilité de ce genre d’exercice. Pour éviter que la désillusion ne soit trop forte, sans doute faut-il mieux doser l’ambition de ces documents et assumer leur durée de vie limitée.

Penser les 100 jours du projet de territoire, c’est définir un agenda à très court terme, pour impulser le premier pas au lieu d’attendre (en vain) que toutes les conditions soient réunies pour lancer un nouveau programme.

Pour cela, on pourrait imaginer la mise en place d’une task force dédiée, positionnée comme une fonction ressource au service de l’administration et des élus (et non comme un commando déconnectée de l’organigramme). Cette équipe-ressource serait à la fois unique – pour concentrer les efforts – et à géométrie variable – pour mobiliser les bonnes compétences en fonction des problématiques abordées.

Cette cellule agit comme un starter, en se focalisant sur un chantier tous les six mois. Cette durée est trop courte pour porter une politique publique en tant que telle. Mais elle est largement suffisante pour enclencher le premier rouage de l’engrenage, lever les obstacles de court terme et rendre le mouvement irréversible. Son objectif consiste aussi (et surtout) à fabriquer les outils pour passer des orientations stratégiques à la mise en œuvre opérationnel sur chaque chantier. Libre ensuite aux directions concernées de s’en emparer !

Ces trois pistes démontrent que la planification stratégique n’est pas opposée au passage à l’acte… A condition de sortir des grandes ambitions incantatoires pour penser dès la phase d’élaboration l’effet d’entrainement qu’elle peut susciter sur le territoire. Un saut dans l’inconnu… qui mériterait d’être tenté !

 

Ce texte a été écrit pour susciter le débat et l’expérimentation. Retrouvons-nous pour en parler, à la FNAU ou ailleurs :

Gregoire Alix-Tabeling, gregoire@vraimentvraiment.com

Nicolas Rio, nicolasrio@partieprenante.com

Les villes moyennes (1/3) : une crise de vocation !

Il faut sauver les villes moyennes ! Ce constat des élus locaux est en passe de devenir le nouveau mot d’ordre de l’exécutif en matière d’aménagement du territoire. Soucieux de ne pas apparaître comme le gouvernement des Métropoles, il vient d’annoncer un plan de cinq milliards pour revitaliser 222 villes moyennes, touchées en plein cœur.

L’occasion idéale pour aborder ce sujet qui nous est cher. Après l’avoir traité avec les étudiants de Sciences Po et Manon Loisel, Partie Prenante vous propose un billet de blog en trois volets :

  1. Les villes moyennes : une crise de vocation !
  2. Quelles politiques pour les villes moyennes ?
  3. Réinventer les villes moyennes, oui mais comment ?

Pour commencer, revenons sur le diagnostic. Les villes qu’on dit moyennes vont-elles si mal ? Quels sont les facteurs qui expliquent le déclin annoncé ? Bref, quel est le problème avec ces territoires trop souvent regardés avec condescendance ou misérabilisme ?

On a tous en nous quelque chose de villes moyennes

« La catégorie « villes moyennes » n’a plus de sens » affirmaient Daniel Béhar et Philippe Estèbe dans Libération en 2014, soulignant le processus de différenciation à l’œuvre pour les 200 villes françaises qui comptent de 20 000 à 100 000 habitants. Entre les villes progressivement intégrées aux systèmes métropolitains (Albi, Sète, Creil, Bourg-en-Bresse, etc.), les agglomérations qui revendiquent leur influence sur des départements ruraux (Aurillac, Quimper ou Cahors) et les territoires touchés de plein fouet par la désindustrialisation (de Forbach à Chateauroux, de Fécamp à Nevers), l’archétype de la ville moyenne serait une espère en voie de disparition… ou d’éclatement !

Certes, toutes les villes moyennes ne sont pas dans le même état. Mais le plan Mézard montre que la catégorie a gardé de son efficacité politique. Si aucune agglomération ne se revendique explicitement comme une « ville moyenne », ce label conserve une forte capacité évocatrice. Associé à l’enfance, aux vacances ou aux photos de Depardon, on a tous en nous un peu de villes moyennes …

Mais ce qui caractérise aujourd’hui les villes moyennes dans le débat public, c’est avant tout la crise qu’elle traverse. Ou plutôt les crises, car le discours sur le déclin de ces territoires désignent en réalité trois phénomènes distincts.

Une crise des « chefs-lieux »

Le première phénomène concerne la crise des « chefs-lieux ». Qu’elles soient préfecture, sous-préfecture ou chef-lieu de canton, les villes moyennes se sont longtemps pensées comme des capitales. Elles avaient pour ainsi dire le monopole de la centralité, sur un bassin de vie rural plus ou moins étendu. Elles constituaient une pièce maitresse de l’armature urbaine française et du maillage des services publics.

Entre l’hopital, le tribunal, le lycée, le théâtre, les services déconcentrés de l’Etat… les villes moyennes se sont longtemps distinguées par la forte présence des équipements et administrations publiques. Elles sont aujourd’hui les premières touchées par le processus de « rationalisation » des cartes administratives, judiciaires ou hospitalières.

Carte des « sous-préfectures en danger » @Challenges 2014

Au-delà de ce retrait de l’Etat, la crise des chef-lieu résulte d’une transformation de la place qu’occupent les villes moyennes dans nos systèmes territoriaux. Quand les mobilités individuelles explosent, la notion pyramidale « d’armature urbaine » perd de sa pertinence. La ville moyenne cesse d’être le point de passage obligé entre la campagne et la grande ville. Dans l’Ain comme dans le Tarn, les ruraux n’ont plus besoin de se rendre à la ville-préfecture pour accéder aux ressources métropolitaines de Lyon ou Toulouse, que ce soit pour faire ses études ou aller voir un match de football. Inversement, les parisiens n’ont plus besoin de faire étape par Nogent-le-Rotrou pour passer le week-end dans le Perche ou par Nevers pour aller dans le Sud le long de la RN7.

Une crise de l’offre commerciale

Le deuxième phénomène porte sur la crise de l’offre commerciale. Celle-ci résulte d’un décalage croissant entre deux tendances contradictoires : la stagnation de la consommation des ménages d’une part, la fuite en avant dans la production de nouvelles surfaces commerciales d’autre part. Cet effet de ciseaux entre l’offre et la demande se traduit par une hausse de la concurrence entre les enseignes et par une baisse du chiffre d’affaire par mètre carrés, comme le rappelait Pascal Madry lors d’une conférence organisée par la fondation Jean Jaurès.

Vu le taux de croissance des achats en ligne et le dynamisme des plateformes numériques comme Amazon, on peut faire l’hypothèse que cette crise n’en est qu’à ses prémisses. Elle ne se limite d’ailleurs pas aux centres des villes moyennes. Elle est aussi à l’œuvre sur les zones commerciales d’entrées de ville, dans les bourgs comme dans les métropoles.

Ce phénomène est souvent résumé à la hausse de la vacance commerciale. Mais il entraine aussi la diffusion des franchises, aux dépens du commerce indépendant et des artisans de qualité. Autant de symptômes qui mettent à mal la fonction traditionnelle des rues piétonnes de villes moyennes… et qui enclenche un cercle vicieux sur le désintérêt des consommateurs potentiels pour ces cœurs de ville.

Une crise des centres

Le troisième phénomène désigne la crise des centres-villes par rapport à la périphérie. Ce mouvement centrifuge caractérise les villes moyennes comme les plus petits bourgs. Alors que les métropoles se distinguent par un attrait renouvelé pour leurs centres, la plupart des villes font face à une désaffection croissante de leur cœur historique.

Pointé du doigt pour le tissu commercial, ce départ vers la périphérie est tout aussi marqué pour l’habitat. Pour les ménages, ce choix du périurbain est souvent le signe de l’ascension sociale : il est synonyme d’accès à la propriété, à une maison, à un jardin… « Ceux qui restent dans les centres sont les jeunes, les retraités et, de façon plus générale, les pauvres » constate le spécialiste du logement Jean-Claude Driant, dans Alternatives économiques.

Le mouvement centrifuge se transmet aussi aux activités économiques voire aux grands équipements. Nombreuses sont les agglomérations qui continuent d’aménager des zones d’activité en entrées de ville, qui y relocalisent la piscine, le cinéma… ou le siège de l’intercommunalité. Là encore, l’apparition de nouvelles polarités en périphérie bouscule la vocation des cœurs de villes. Que reste-t-il à la centralité historique, au-delà d’un patrimoine bâti en plus ou moins bon état ?

Les centres des villes moyennes, futures friches urbaines ?

Les cœurs de villes moyennes apparaissent comme l’espace de superposition de ces trois crises. Les mêmes facteurs se retrouvent partout, mais les effets produits varient selon les territoires. Dans les régions les plus attractives, les conséquences de ces crises sont masquées – ou compensées – par d’autres dynamiques. C’est dans les territoires en déclin, tant économique que résidentiel, que les symptômes sont les plus marqués.

Mais si la charge symbolique de ces symptômes est aussi forte, c’est qu’ils viennent percuter de plein fouet notre imaginaire « enchanté » des villes moyennes, résumé en leur cœur. Et si ces espaces considérés comme l’archétype de la ville à taille humaine, du vivre-ensemble et de la vitalité de nos territoires étaient en train de devenir de vastes friches urbaines ? Car c’est bien de cela dont il s’agit quand on parle de vacances : des friches laissées à l’abandon, éclatées en morceau, mais en plein cœur de nos villes !

Dans un sens, on pourrait dire que la situation des cœurs de villes moyennes est une crise paysagère, comme l’ont connue les métropoles trente ans plus tôt avec les friches industrielles. Mais elle est loin de se limiter à cela. La déprise des centres a un impact direct sur les condition de ceux qui y vivent. Pire, elle accroit le sentiment de déclassement de ceux qui n’ont d’autres choix que d’y rester.

Mais alors, quelles fonctions pour les villes moyennes ?

Répétons-le : ces trois crises ont chacune leurs causes et leur géographie. Mais elles ont un dénominateur commun : elles viennent, chacune à leur manière, remettre en cause la vocation traditionnelle des cœurs de villes moyennes.

A quoi sert un centre de ville-moyenne ? Quelles seraient les fonctions programmatiques qu’on devrait y trouver ? A quelle(s) demande(s) ces espaces peuvent-ils offrir une réponse ? Dans ce contexte en pleine mutation, il devient de plus en plus difficile de répondre à ces trois questions.

C’est pourtant l’enjeu majeur des villes moyennes pour les années à venir. Espérons que le plan « Action cœurs de villes » et l’intérêt collectif qu’il suscite puisse contribuer à faire avancer la réflexion. C’est ce que nous verrons dans les deux prochains volets de ce billet de blog…

 

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