De quels élus locaux avons-nous besoin ?

Elu.e local.e : mission impossible ? Voilà la question qu’on s’est posé avec Fabrice Roussel et la cinquantaine de participants présents à Superpublic le 15 mai dernier, dans le prolongement de l’article que nous avions écrit pour Horizons publics. Voici un petit best-of de nos échanges, écrit avec Manon Loisel de la coopérative Acadie. Pour voir la vidéo de l’évènement #QuelEluDemain réalisé par Horizons Publics avec le soutien de la 27e Région, l’AMRF et Vraiment Vraiment, c’est ICI.

Pourquoi s’interroger sur la transformation de la fonction d’élu local ?

Les élus locaux sont en pleine crise existentielle. On le voit avec la multiplication des témoignages de maires au bord du burn out. Cette situation découle d’un paradoxe : moins les élus locaux disposent de marges de manœuvre, plus les attentes vis-à-vis de leur action sont fortes. Les élus doivent faire face à la baisse des budgets publics et à la défiance croissante des citoyens. Mais dès qu’il y a un problème, c’est encore et toujours vers l’élu qu’on se tourne.

Selon nous, cette crise découle d’une difficulté croissante à définir la fonction de l’élu. A quoi sert un.e élu.e local.e ? Quelle est sa place dans l’action publique ? Qu’est-ce qu’en attendent les citoyens ? Ce flou sur la place des élus se retrouve du coté des administrations… et suscite un certain malaise. Comme si les élus n’étaient jamais là où il faut : soit ils ne sont pas assez impliqués, soit ils sont trop intrusifs.

Les élus ne sont ni les seuls responsables, ni les seuls impactés par cette crise existentielle. Et le risque serait de s’enfermer dans un face à face entre les citoyens d’un coté (reprochant aux élus d’être en décalage avec leurs attentes et besoins) et les élus locaux de l’autre (regrettant l’individualisme et le consumérisme croissant de « leurs administrés »). Nous avons au contraire une responsabilité collective à énoncer ce que nous attendons des élus, à troquer le « qui » pour le « quoi ».

Les élections n’apporteront qu’une réponse partielle à cette question. Si la confrontation des programmes et des candidats est évidemment nécessaire dans chaque territoire, elle mériterait d’être précédé par une délibération collective sur la fonction. Avant de choisir le titulaire, mettons-nous d’accord sur la fiche de poste !

Etre élu local, c’est faire face à des injonctions contradictoires

En essayant de se mettre à la place des élus locaux, on a réalisé que le plus compliqué devait être de faire face en permanence à une série d’injonctions contradictoires. On en a listé une première liste, dans un travail exploratoire pour le Grand Lyon :

  1. La compétence des élus : technicité versus proximité
  2. L’évaluation des élus : des actes à court terme versus une vision à long terme
  3. La cible des élus : Au service des habitants versus au service des usagers
  4. Les élus et l’innovation : Etre garant de la stabilité versus impulser le mouvement
  5. Les élus et la prise de décision : Construire des accords versus gérer les désaccords
  6. Les élus et le collectif : Porter un discours commun versus porter des discours différenciés
  7. Les élus et la société civile : associer les corps intermédiaires versus construire de nouveaux partenariats
  8. Les élus et l’administration : l’arbitre versus le manager

La liste est sans doute incomplète… et un peu caricaturale. « Les injonctions contradictoires ne s’opposent pas forcément », a réagit la salle. L’enjeu est plutôt de savoir comment les combiner. Fabrice Roussel ne disait pas autres choses : « Aujourd’hui, les citoyens sont de plus en plus compétents sur les questions qui les préoccupent. Pour être à leur écoute, il faut donc maitriser les sujets techniquement. » témoigne le maire de la Chapelle-sur-Erdre – 1er Vice-Président de la Métropole.  Idem sur les temporalités. « Plutôt que d’opposer actes à court terme et vision de long terme, j’essaie de combiner quatre échelles de temps : que peut-on faire à 6 jours ? à 6 semaines ? à 6 mois ? et à 6 ans ? C’est la garantie d’une action politique qui soit à la fois stable et réactive ».

L’entrée par les injonctions contradictoires a néanmoins le mérite de souligner les tensions qui travaillent les élus au quotidien… Car la réalité n’est pas toujours fidèle à l’idéal dialectique de dépassement des contradictions. Le grand-écart n’est pas toujours tenable, et « le maire reste toujours à portée d’engueulade ».

Trois entrées pour bâtir la fiche de poste de l’élu.e local.e

Pour répondre à cette question, nous nous sommes divisés en groupes pour tenter de batir collectivement la fiche de poste d’un élu local.

Avec l’aide de Pauline Rochart, spécialiste en sociologie du travail, nous avons filé la métaphore manageriale autour de trois entrées : les cibles (quels sont les élus locaux que nous sollicitons (ou pas) ? à quelle occasion avons-nous besoin d’eux ?) ; les compétences (de l’élu et de son équipe) ; et les critères d’évaluation (« Je considère que mon élu aura rempli sa mission si… »). Les discussions ont été riches, et parfois controversées.

1/ Sur les cibles des élus locaux :

On assiste à un processus d’éclatement des cibles, du fait de l’augmentation des mobilités (on ne vit pas forcément là où l’on vote) et des nouvelles formes d’engagement (on s’adresse à nos élus en tant que porteur de projet, militant associatif voire activiste). Bref, comment s’adresser à des individus multi-casquettes, ultra-mobiles, sans les réduire à leur seule identité d’électeur ? Et comment construire « l’intérêt général local » face à cet éclatement ?

« Je n’ai pas besoin de mes élus locaux » affirment plusieurs participants. Au niveau local, c’est plutôt un besoin de services publics adaptés et une administration efficace qui est plebiscité. En considérant que la vision politique se joue à d’autres échelles, avec d’autres acteurs. L’élu local, une espèce en voie de disparition ?

L’élu local continue toutefois de jouer une fonction symbolique importante, synonyme d’ancrage territorial. La preuve ? L’élu local de référence de plusieurs participants, c’est le maire de la ville dans laquelle ils ont grandi et dans laquelle il vote… mais qu’ils ont quitté depuis longtemps !

Le scrutin électoral, qui surinvestit la figure de l’habitant-dormeur ne suffit plus. Il faut inventer de nouvelles scènes de dialogue pour laisser la place aux autres destinataires de l’action publique locale : usagers, touristes, étudiants, passants, …

2/ Sur les compétences des élus locaux :

On ne peut pas être compétent sur tout. L’enjeu consiste donc à prioriser les attentes qu’on porte vis-à-vis des élus, en prenant conscience qu’ils ne sont pas seuls. Par rapport aux techniciens, aux cabinets politiques ou aux experts, quelle est la « compétence ajoutée » de l’élu.e local.e ? Et quelles sont les compétences qu’il/elle ferait mieux de déléguer à d’autre ?

Une compétence, ça s’acquière. Ce qu’il faudrait valoriser dans la fiche de poste de l’élu.e local.e, c’est donc moins l’étendue de son CV ou sa maitrise technique des sujets, que sa capacité à apprendre, à travailler en équipe et à se mettre à l’écoute.

3/ Sur les critères d’évaluation des élus locaux

Je considère que mon élu.e aura réussi sa mission si… il/elle a tenu les engagements de son programme. Certes, mais l’action d’un mandat ne se réduit pas à un programme électoral. Et de nouveaux problèmes émergent en permanence, dans un contexte en perpétuelle évolution. Face à l’incertitude, que vaut un programme politique ? L’action politique est confrontée au même défi que la planification : concilier anticipation… et agilité.

« Un élu ne peut rien tout seul », rappellent plusieurs participants. Mais en même temps, il est par sa fonction tenu responsable de tout. Y compris des choix de ses prédécesseurs ou des décisions prises ailleurs, par d’autres. Comment naviguer dans cette tension entre humilité et responsabilité ?

La mission d’un.e élu.e, c’est aussi de prendre en compte les ressentis de la population et de se mettre à l’écoute de leurs besoins. Face à une action publique sectorielle qui tend à cloisonner les sujets et à découper nos problèmes, l’élu.e est censé tenir l’image d’ensemble. Autrement dit, si on attend des services qu’ils objectivent la situation, le rôle de l’élu.e serait plutôt de subjectiver.

Et maintenant on fait quoi ?

Derrière toutes ces idées, une même conviction émerge : avant de se poser la question du « qui ? », il faut répondre au « quoi ? ». Les sciences du management l’ont montré depuis longtemps : la fiche de poste importe autant que le titulaire. Avant de choisir le meilleur candidat lors des élections municipales de 2020, prenons le temps d’expliciter collectivement ce qu’on attend de nos élus locaux. Comment poursuivre cette réflexion prometteuse dans les mois à venir ? Trois pistes sont possibles.

La première consiste à prolonger la discussion avec les élus eux-mêmes, en repartant des tensions auxquelles ils sont confrontés et des mutations de la société/des territoires dans lesquels ils prennent place. Cette « prospective du métier d’élu.e local.e » serait à la fois un outil de réflexivité, de formation et de transmission dans les élus locaux, dans un contexte où ils sont nombreux à raccrocher les gants. L’élu.e local.e de 2025, ça ressemblerait à quoi ? Quelles seraient les sept différences avec l’élu.e local.e de 2015 ou de 2005 ? Et sur quoi s’appuyer pour parcourir ce chemin ? Cela interpelle la formation des élus (poke la 27e Région qui organise un atelier sur ce sujet le 7 juin à la Mairie des Molières). Ca concerne aussi les partis politiques à l’heure de la composition des listes et/ou les associations d’élus (l’AMF, l’AMRF, l’ADCF…) pour accompagner l’émergence d’une nouvelle génération d’élus locaux.

La deuxième piste prolonge la question de départ : « de quels élus locaux avons-nous besoin, ici et maintenant ? ». En s’inspirant de l’éducation populaire, on pourrait ouvrir le débat localement avec les sociétés civiles. Cela aurait le mérite de montrer qu’en fonction des territoires ou  des profils sociaux, les attentes varient… ou non. Bref, le seul moyen d’obtenir la réponse à cette question, c’est de la poser ! C’est ce qu’on s’apprête à faire à Brest dans le quartier de Recouvrance, avec l’association Coucou Recou. S’il y a d’autres volontaires, faites-nous signe !

La troisième piste est à la fois plus institutionnelle… et plus périlleuse. Et si chaque collectivité consacrait son premier débat public à cette question ? Ce serait à la fois l’occasion de renouveler le dialogue citoyen en sortant du face à face entre l’élu et ses électeurs, et de compléter le programme politique par des engagements sur la façon d’endosser la fonction. Qu’en pensent les spécialistes de la participation ? Et la fédération des Conseils de développement ?

Vous voyez d’autres pistes ? Vous avez envie de poursuivre la réflexion ? N’hésitez pas à nous contacter : loisel(at)acadie-cooperative.org et nicolas.rio(at)partieprenante.com

Elu local : mission impossible ou métier à repenser ?

Comment repenser le métier d’élu pour l’adapter aux évolutions de la société et pour mieux définir ce qu’on en attend ? C’est la question qu’on s’est posé avec Manon Loisel pour la revue Horizons Publics. En voici quelques extraits. Pour accéder à l’article dans son intégralité et au reste du dossier sur le « Printemps des Maires », c’est ici.

À l’approche des élections municipales de 2020, une angoisse semble monter du terrain : aura-t-on suffisamment de volontaires pour candidater aux fonctions politiques municipales et intercommunales ? En effet, ces derniers mois les démissions d’élus locaux se multiplient, signe du désarroi croissant de ces derniers quant à l’impossibilité de remplir leur mission. « Usés par la fonction, de plus en plus d’élus jettent l’éponge », titrait Le Monde le 8 octobre 2018. (…)

Etre élu local est devenu une mission impossible. Qu’ils soient maires, adjoints municipaux ou conseillers communautaires, les élus se retrouvent au quotidien confrontés à une multitude d’injonctions contradictoires. On attend d’eux qu’ils maîtrisent des enjeux de plus en plus complexes, tout en restant à l’écoute des citoyens. On leur demande d’agir dans l’urgence, tout en portant une vision sur le long terme. On exige qu’ils développent de nouveaux services, tout en réduisant leurs moyens, etc. Ce « on » désignant à la fois les citoyens, les usagers des services publics et privés, l’État, les administrations,…

Pour sortir de cette crise existentielle, il devient nécessaire de mettre en discussion collectivement ces injonctions contradictoires. À défaut de pouvoir les résoudre, il faut au moins les expliciter pour mieux les comprendre. Le défi est de repenser le métier d’élu pour l’adapter aux évolutions de la société contemporaine et pour mieux définir ce qu’on en attend. Au-delà des débats partisans et des querelles d’égo, ce sont les contours du poste qui méritent d’être débattus. (…)

L’élu local n’est plus ce qu’il était

Si la fonction d’élu local est en crise, c’est que les deux figures traditionnelles sur lesquelles ce rôle s’était construit sont devenues insuffisantes voire obsolètes : être élu local en 2018 n’a plus la même signification qu’en 1998 ou en 1968.

D’une part, l’évolution des modes de vie a transformé notre rapport au territoires. L’explosion des mobilités, quotidiennes et résidentielles, a progressivement remis en cause le principe de territorialité sur lequel repose tout mandat local. Les usagers passent leur temps à franchir les frontières communales ou départementales pour accéder à de nouvelles ressources : un emploi, un logement, un cinéma, une école, un aéroport, etc. Le besoin d’ancrage demeure, mais il devient plus symbolique qu’effectif. Quel rôle doivent jouer les élus, désignés sur la base d’un périmètre délimité, quand le quotidien des citoyens s’effectue en réseau ?

D’autre part, la décentralisation a bouleversé le paysage institutionnel français. Même si le processus est loin d’être abouti, la création de nouvelles collectivités a entrainé une diversification des postes et des profils d’élus. Les transferts de compétences ont suscité une montée en puissance de l’administration, transformant l’équilibre entre le technique et le politique. La décentralisation a aussi accentué l’ambiguïté sur le positionnement des élus locaux face à l’Etat, entre dépendance partielle et désir d’émancipation.

À cela s’ajoute l’évolution de la place accordée à la politique et à l’idéologie dans les processus de prise de décision collective. Technicisation de l’action publique territoriale, déclin des appareils partisans, mutation des formes de militantisme… Autant de facteurs qui bousculent la figure traditionnelle de l’élu local. (…)

 

De quels élus avons-nous besoin ici et maintenant ?

Au-delà du profil des titulaires, c’est la « fiche de poste » attendue des élu.e.s qui mérite d’être discutée. Plusieurs questions devraient être mises en perspective pour améliorer l’adéquation du métier d’élu avec le fonctionnement de la société contemporaine.

La première porte sur l’expertise attendue des élu.e.s locaux. Critère de choix pour les électeurs, mètre étalon pour l’administration, la question de l’expertise joue un rôle croissant dans la légitimité des élus. Mais de quelle expertise parle-t-on : d’une maîtrise technique de enjeux ? D’une capacité à être à l’écoute, au plus proche des citoyens ? D’une connaissance fine du territoire et de ses besoins ?

Une deuxième question concerne les modalités de la prise de décision politique. Comment souhaite-t-on que l’élu arbitre ? En négociant avec les représentants des intérêts locaux (représentants d’association, chambres consulaires, chefs d’entreprises, porteurs de projets, …) pour faire converger leurs intérêts ? En recevant les revendications et les doléances des citoyens régulièrement ? En gérant les désaccords et en tranchant pour garantir la ligne sur laquelle il a été élu, quitte à faire fi de protestations légitimes ?

À cela s’en ajoute une troisième sur la place à donner à la dimension délibérative du métier d’élu, face à la marginalisation des assemblées dans l’action publique locale (à commencer par les conseils municipaux et communautaires). Quel est le rôle des élus sans délégations exécutives, qu’ils soient dans la majorité ou dans l’opposition ?

La dernière question porte sur les critères d’évaluation pour juger l’action des élus locaux. A quelles conditions pourra-t-on dire qu’ils ont réussi leur mission ? En se basant sur l’efficacité des mesures ? La pertinence de la vision proposée ? La méthode de pilotage ? Et quels sont les acteurs légitimes pour en juger ? Les habitants ? Les usagers ? Les élites socio-économiques du territoire ? Les experts ?

Toutes ces questions interrogent les (futurs) élus locaux et soulignent la nécessaire émergence d’un espace réflexif et prospectif sur la fonction d’élu local, qui dépasse l’enjeu de la formation des élus. L’ampleur du débat ne peut se limiter aux seuls candidats, élus actuels ou potentiels. Ces questions concernent l’ensemble des parties prenantes de l’action publique locale. (…)

D’autant que la réponse peut varier selon les territoires et selon les contextes Avons-nous besoin d’un élu qui représente le territoire au dehors et participe à le faire rayonner ? Ou alors d’un élu qui impulse une feuille de route déjà en partie construite et partagée ?

 

Métropoles et participation : quels apports de la prospective ?

Comment articuler Métropoles, prospective et participation ? Telle était la question posée par l’équipe de Nantes Métropole au colloque « les Métropoles à l’écoute des territoires », organisé à Grenoble le 7 et 8 novembre 2017. J’y intervenais en regard transversal aux six initiatives présentées. Autant de questions que de réponses, dans le prolongement de mon billet précédent sur les enjeux de la participation à l’échelle métropolitaine.

Quand la prospective s’émancipe de la planification

Les échanges de la matinée étaient révélateurs des mutations contemporaines de la prospective, à partir de deux initiatives : le travail sur les schémas d’aménagement ouverts mené par la 27e Région (cf. leur très bonne vidéo de synthèse) et les Ateliers des possibles pilotés par le Grand Nancy en 2015-2016. En s’émancipant de la planification, la prospective transforme sa fonction.
Les projets de territoire traditionnels laissent la place à un travail d’enquête. Du côté des schémas d’aménagement régionaux, les propositions de la 27e Région combine des explorations sur le terrain pour recueillir des « capsules du futur » et leur mise en débat à travers des « forums de controverses ». Une posture qu’on retrouve dans les ateliers citoyens mis en place au Grand Nancy. « Nous cherchons à interroger les transitions à l’œuvre pour reposer la question des finalités » raconte Bruno Cohen.

Dans cette optique, faut-il continuer à parler de « vision » ? Il s’agit de moins en moins de construire un projet, que d’impulser une réflexion collective en quête de futurs. Dans un monde pluriel où la collectivité ne devient qu’un acteur parmi d’autres, il devient en effet illusoire de vouloir porter une vision unique et figée. Mieux vaut mettre l’accent sur la multiplicité des témoignages et des questionnements. Ce revirement des pratiques prospectives résulte aussi du foisonnement des exercices stratégiques. Si avoir une vision peut aider à nous orienter, avoir des visions risque de produire l’effet inverse !
Ces deux initiatives révèlent aussi la place croissante donnée à la créativité pour se mettre en quête de futurs. Partisan d’une démocratie contributive, les ateliers des possibles visent à passer du « citoyen-acteur » au « citoyen-auteur » d’un futur qui reste en grande partie à écrire. Les Eclaireurs invitent quant à eux à la multiplication des reporters du futur, allant explorer sur les territoires les traces d’un demain déjà-là.
Louise Guillot de la 27e Région parle aussi d’ambassadeur du futur pour faciliter la prise en compte de ces brides d’avenir dans les documents de planification. Une métaphore bien trouvé pour qualifier le rôle que pourraient jouer les conseils de développement métropolitain, à l’interface entre une collectivité nouvelle et des sociétés en pleine transformation !

Quelles contributions des élus à la prospective participative ?

Mais une question émerge de ces deux initiatives : quelle place pour les élus ? Comment faire pour que le dialogue direct avec les citoyens introduit par ces nouvelles pratiques prospectives ne conduise à une marginalisation des élus ? Au-delà de la question du portage politique de ces démarches, de quelles façon les élus peuvent-ils contribuer à cette activité politique par excellence de projection dans l’avenir ? Au sein des Métropoles, cela interroge aussi la place accordée aux élus communaux.
Les échanges ont montré que cette difficulté témoigne d’un questionnement plus général sur le rôle de l’élu dans l’action publique. Vue des services et des codev, la fonction d’élus tend de plus en plus à se réduire à la posture du décideur, dont on attend des arbitrages. Or la prospective ne peut se réduire à un arbitrage entre différents scénarios. On ne choisit pas un futur sur catalogue, on le construit par tâtonnements successifs…
Ce qui suppose d’imaginer de nouvelles postures d’élus, compatibles avec ces démarches sans nier pour autant leur fonction représentative : élu-auteur ? ambassadeur du futur ? Et si, une fois n’est pas coutume, c’était aux élus de produire de la matière pour alimenter la réflexion des services et des citoyens ?

Quand la prospective renoue avec la mise en œuvre

Après la prospective territoriale, la séquence de l’après-midi portait sur la prospective des politiques publiques, à partir de quatre objets: le Grand débat sur la transition énergétique à Nantes, la contribution du Codev lyonnais au Schéma directeur des énergies, l’expérimentation Tester Demain à Bordeaux et le concept des Remix à Lyon.
La mise en regard de ces quatre présentations montre qu’on assiste à un changement de nature des stratégies territoriales. La prospective stratégique a longtemps pris la forme de démarches ponctuelles, suscitant une mobilisation politique et citoyenne aussi intense qu’éphémère. Directement rattachées à la direction générale, elles peinaient à avoir prise sur les politiques publiques effectivement mises en œuvre.
Chacune à leur façon, ces quatre initiatives participent au contraire à dépasser cette dissociation entre stratégie et conduite opérationnelle de l’action publique. Elles se caractérisent par leur capacité à combiner la délibération avec l’expérimentation, « le débat d’idées et le débat du faire » pour reprendre les mots de Fabrice Roussel, VP à la participation de Nantes Métropole. En complément des réunions participatives menées dans chaque commune, le Grand débat sur la transition énergétique s’est par exemple décliné par la mise en place de communautés de pratiques (sur le zéro déchets par exemple) et sur le financement d’initiatives citoyennes en crowdfunding.

Cette volonté d’organiser le passage à l’acte se traduit aussi par le recours au prototypage, comme à Bordeaux ou à Lyon avec l’organisation des Remix. A partir d’une question ciblée, il s’agit « d’envahir un lieu en mixant des publics pour tester des prototypes à échelle 1 » comme le raconte Caroline Richemont du Grand Lyon avec l’exemple de la Gare Saint-Paul. A chaque fois, il s’agit de repartir du point de vue usagers tout en gardant l’effort de projection.
Cette nouvelle forme de prospective contributive fait directement écho aux apports du design, que j’avais évoqué dans un billet sur le blog de la 27e Région : pour se projeter dans le futur, la loupe est parfois plus utile que la longue vue.

Comment préserver le débat sur les finalités ?

L’autre apport de ces initiatives consiste à souligner la dimension politique de sujets a priori considérés comme techniques. Pour des Métropoles souvent vues comme des technostructures cantonnées à la gestion des grands réseaux techniques (transports, énergie, déchets), ce changement s’apparente à une révolution… à deux conditions :
1/ Sortir du mythe d’un décideur public unique, pour intégrer l’ensemble des parties prenantes de l’enjeu abordé. L’exemple de la transition énergétique montre le rôle décisif que joue les opérateurs de services urbains. Comment faire pour que ces grands débats soient aussi le moyen de ramener ces acteurs dans le jeu démocratique local ? En quoi la prospective participative ouvre-t-elle de nouvelles formes de dialogue entre citoyens,  élus et opérateurs ?
> Réintroduire la question des finalités, en encourageant les citoyens à prendre parti sur les évolutions à l’œuvre. A trop mettre l’accent sur une approche centrée solutions, le risque serait en effet de faire disparaître la question du « pourquoi ? ». Comment faire pour combiner logique contributive et controverses sur les conséquences de ces transitions ? En quoi les prototypes peuvent-ils être utilisé pour ouvrir le débat sur la définition collective du souhaitable ?

Métropoles et participation : mariage ou divorce ?

A la demande de l’Institut de la Concertation (qui sont aussi mes voisins de bureau à Superpublic), je suis intervenu la semaine dernière dans leur groupe d’échanges de pratiques sur Métropoles et participation. Voici le texte de mon intervention, pensé comme une invitation au débat…

Les projets de territoire sont-ils vraiment la bonne entrée pour introduire la participation citoyenne ?

Je ne suis pas un spécialiste de la participation. Comme consultant-chercheur en stratégies territoriales, mon métier consiste surtout à accompagner les collectivités dans l’élaboration de leur projet de territoire. C’est dans ce cadre que je suis régulièrement confronté à la question participative…

Et pour dire vrai, je reste interrogatif sur le foisonnement des dispositifs participatifs au sein des projets métropolitains. L’idée n’est évidemment pas de contester l’importance d’associer les citoyens à l’action métropolitaine (d’autant plus nécessaire en l’absence d’élections intercommunales au suffrage universel direct), mais de mettre en garde contre l’impératif participatif. En voulant introduire de la participation partout et tout le temps, on finit par se focaliser uniquement sur la question du « comment ? » au risque d’en oublier celle du « pourquoi ? ». C’est aussi ce que montrent des chercheurs comme l’excellent Guillaume Gourgues avec la notion d’offre de participation.

Les projets de territoire sont-ils vraiment la bonne entrée pour introduire la participation citoyenne ? A l’heure où les projets métropolitains se multiplient, la question mérite d’être posée. Pour lancer la discussion, je me contenterai de formuler un risque, un constat, et deux propositions. Avec la conviction que la participation n’est pas un but en soi, mais un moyen de renforcer la place des citoyens dans l’action métropolitaine !

Un risque : le décalage entre vécus des usagers et représentations des citoyens

Lorsque l’on s’interroge sur notre rapport au territoire, on s’aperçoit qu’il existe un décalage (croissant ?) entre nos représentations en tant que citoyen et notre vécu en tant usager. Même si nous sommes de plus en plus mobiles, le mythe du village communal persiste. L’échelle de la commune est souvent vue comme l’espace démocratique par référence, comme en témoigne l’attachement à la figure du maire.

De nombreux facteurs expliquent ce décalage (voir par exemple l’analyse qu’en fait Martin Vanier dans la revue Esprit). Il résulte surtout de notre difficulté à penser notre citoyenneté autrement qu’en tant qu’habitant. « On vote là où l’on dort » nous dit Jean Viard, en parlant de démocratie du sommeil… Difficile de concevoir notre citoyenneté en adoptant le point de vue du salarié, du passant ou de l’utilisateur de tel ou tel équipement. Mais pourquoi serais-je moins citoyen à mon lieu de travail, au cinéma ou dans le métro qu’à mon domicile ?

Face à ce décalage, la participation peut parfois produire des effets contre-productifs. Lorsque son objet reste trop vague ou abstrait (ce qui peut être le cas dans le cas de l’élaboration des projets de territoire), elle contribue à dissocier les représentations de l’expérience vécue. Le risque est alors de renforcer l’opposition entre les communes, perçues comme l’unique lieu de la proximité et du collectif, versus les métropoles ou les intercommunalités, vues comme un monstre technocratique insaisissable pour le citoyen. Alors que tout l’enjeu des projets métropolitains consiste au contraire à dépasser ce clivage pour fabriquer les complémentarités entre ces deux institutions.

Un constat : derrière les métropoles, la métropolisation

Ce travers apparaît lorsque les discussions se focalisent sur les questions institutionnelles… En oubliant que les Métropoles (au sens d’institutions) ne sont que la conséquence, tardive et limitée, d’un phénomène plus large : la métropolisation.

La métropolisation est à l’échelle territoriale ce que la mondialisation est à l’échelle internationale. Elle correspond à l’évolution de nos modes de vie marquée par l’explosion des mobilités de toutes sortes.

En conséquence, notre vécu du territoire devient beaucoup plus éclaté. Les personnes dont le quotidien se déroule au sein d’une même commune ou d’un même quartier sont de moins en moins nombreuses. On passe notre temps à traverser les frontières communales… pour aller travailler, pour aller faire ses courses, pour sortir avec des amis, pour prendre le train ou l’avion.

Ce qui ne veut pas dire que tout devient mobile tout le temps. L’idée d’ancrage territorial garde sa pertinence, mais il devient multiple. Je suis attaché au quartier où j’habite, mais aussi aux abords de mon travail où je déjeune tous les midis, au quartier de centre-ville où je me promène le week-end, etc.

Ce changement des modes de vie constitue un défi pour la participation citoyenne. En effet, celle-ci a longtemps été pensée dans son lien à la proximité, comme l’illustre les conseils de quartier.

Comment concevoir une participation qui intègre cette multiplicité des échelles et des attachements territoriaux ? Comment imaginer des dispositifs participatifs centrés sur les liens, et plus uniquement sur les lieux ? Autrement dit, comment faire émerger une nouvelle forme de citoyenneté adaptée à la métropolisation, pour prendre en compte la pluralité de nos vies et de nos géographies ?

Proposition n°1 : utiliser les projets de territoire comme espace réflexif pour prendre conscience que nous sommes déjà métropolitains

Après quatre ans de thèse sur l’usage de la prospective par les collectivités, j’en suis arrivé à la conclusion que les projets de territoire n’ont pas pour but de définir une stratégie à long terme (pour une démonstration scientifique, la thèse de 500 pages est en ligne ici. Sinon il en existe une synthèse de quatre pages). Ils servent plutôt à organiser un espace de réflexivité pour redéfinir l’institution qui le porte et lui permettre de mieux prendre en compte les transformations de la société dans laquelle elle prend place.

Traditionnellement, ce travail réflexif est surtout destiné aux élus et à leur administration. On mobilise des experts et des acteurs socio-économiques pour leur expliquer comment fonctionne leur territoire et comment il se transforme. Le recours à la participation pourrait permettre d’élargir ces réflexions aux citoyens, qui sont tout de même les premiers concernés !

Dans cette optique, les projets métropolitains constituent l’occasion idéale pour mettre en lumière que nous sommes déjà métropolitains (par nos modes de vie et nos pratiques quotidiennes)… Ce qui suppose d’inverser le regard que portent les Métropoles sur leurs citoyens. Le risque serait en effet de croire que les institutions ont un temps d’avance que les citoyens devraient rattraper, à grand renfort de réunions publiques. Au contraire, c’est l’action publique qui a un temps de retard par rapport aux pratiques de ses citoyens, que la création des Métropoles cherche à atténuer.

Les projets de territoire doivent donc surtout chercher à diminuer le décalage entre le vécu des usagers et les représentations des citoyens évoqués ci-dessus. C’est par cette prise de conscience qu’ils parviendront à susciter un sentiment d’appartenance territorial commun et une meilleure appropriation des politiques métropolitaines.

Proposition n°2 : utiliser la participation pour ramener la question des finalités sur des politiques a priori considérées comme techniques

Si la participation occupe une place croissante dans les démarches de projets de territoire, c’est qu’elle est vue comme un levier indispensable pour rendre visible la Métropole pour ses habitants. La concertation des citoyens agit alors comme un moyen pour réparer l’absence d’élections intercommunales.

Mais ce lien de cause à effet n’a rien d’une évidence. L’élaboration d’une stratégie transversale et prospective contribue-t-elle réellement à rendre l’institution métropolitaine plus compréhensible ? Apporte-t-elle vraiment aux citoyens une meilleure vision de ce que fait une Métropole au quotidien ?

Pour relever ces défis, il apparaît plus judicieux de centrer la participation citoyenne vers des thématiques plus précises ou des politiques tangibles que sur la construction d’un discours stratégique mais abstrait. (La discussion au sein du groupe d’échanges de pratiques a d’ailleurs confirmé ce postulat : la participation métropolitaine est d’autant plus efficace qu’elle porte sur des objets précis, en repartant des questions que les gens se posent !).

Il est alors intéressant d’en revenir aux compétences originelles des intercommunalités : la gestion des grands réseaux techniques (les transports urbains, l’énergie, l’eau, les déchets…). Ces objets sont métropolitains par excellence (car il y est question de flux), tout en ayant des impacts directs sur le quotidien des usagers/citoyens de la ville. L’intégration de la participation citoyenne permettrait d’interroger la dimension politique de ces questions, souvent traitées comme des sujets techniques. Les débats nantais sur la transition énergétique illustrent l’intérêt d’une telle approche.

Mais quelle place donner aux citoyens et à quels moments les faire intervenir ? A mon sens, c’est sur la question des finalités que la participation citoyenne trouve tout son sens. Elle pourrait alors intervenir en amont de la négociation des contrats de délégation, pour contribuer à l’élaboration des cahiers des charges. Par exemple sur la mobilité : quelle place veut-on donner aux pratiques collectives de la voiture et sous quelles formes ? Faut-il plutôt investir sur les mobilités douces ou sur les services d’information ? Quelle place donner à la lutte contre la pollution ? Quels modes de tarification choisir ? Autant de questions métropolitaines sur lesquelles les citoyens auraient leur mot à dire !

Une citoyenneté métropolitaine qui reste à inventer !

Les échanges avec le collectif Métropop et les praticiens de la participation sont venus alimenter le débat à partir de situations concrètes et des obstacles auxquels ils se confrontent. Ils ont surtout souligner la nécessité de faire émerger une citoyenneté métropolitaine, adaptée à cette nouvelle donne territoriale.

Cela démontre que la participation métropolitaine ne peut pas être la réplication de la participation locale à une autre échelle. Ce sont de nouvelles formes de participation qui doivent être expérimentées : qui portent sur les liens et les flux pour en reconquérir la maitrise, qui acceptent d’aborder des sujets techniques pour en affirmer le caractère politique, qui ne limitent pas les citoyens à leur point de vue d’habitant… Une participation qui fasse écho à l’expérience métropolitaine qui constitue notre quotidien, avant même le passage en Métropole.

Nous aurons l’occasion de prolonger ces échanges, lors du colloque « Les Métropoles à l’écoute des territoires » organisé à Grenoble le 7 et 8 novembre 2017. Affaire à suivre…