Organiser l’innovation… par la planification ! (Horizons Publics)

Comment articuler innovation et planification ? C’est la question que nous nous sommes posés dans le dernier numéro de la revue Horizons Publics. En voici quelques extraits. Pour accéder à l’article dans son intégralité et au reste du (très bon) dossier « déconstruire l’innovation publique », c’est ici.

L’innovation publique est-elle en train de devenir victime de son succès ?

« La multiplication des expérimentations risque en effet de reproduire les travers qu’elle est censée combattre : perte de lisibilité de l’action publique, complexification du pilotage, uniformisation et empilement des dispositifs mis en place. Elle bute surtout sur la difficulté à hiérarchiser les priorités, entre une multitude d’expérimentations aux objets hétéroclites et aux impacts inégaux.

Pour éviter ces effets pervers, cet article plaide pour une meilleure articulation entre innovation et planification. Cette dernière peut s’avérer un outil pertinent pour organiser l’innovation tout en préservant son agilité… à condition d’en mettre à jour les formats et les objectifs ! En replaçant la question des finalités au centre du jeu, elle permet d’établir une boussole stable et collectivement discutée pour orienter la Carte blanche laissée aux acteurs de terrain et aux opérateurs privés. »

Face au risque de perte de contrôle des innovations, que peut la planification ?

« La planification invite à replacer la question des finalités au centre du jeu. En érigeant l’innovation comme une fin en soi, la mode des expérimentations supprime les boussoles de l’action publique. Si cette apesanteur est grisante à court terme, elle s’avère rapidement problématique. Comment sélectionner les innovations soutenues par l’acteur public ? Quels en sont les critères d’évaluation ? Tous les impacts se valent-ils ?

À force de s’interroger sur le « comment ? » en se focalisant sur les solutions, la collectivité finit par en oublier le « pourquoi ? » et surtout le « pour qui ? » (il suffit de visiter les nombreux évènements dédiés à la smart city pour s’en convaincre). Or cette construction collective des problèmes et des finalités est justement la raison d’être de la planification ! Organiser la délibération collective entre élus – voire entre citoyens – à partir d’éléments d’expertises et de diagnostics : tel est l’enjeu central de tout projet de territoire. C’est d’ailleurs ce qui explique la « lenteur » de ces exercices et leur faible « impact » direct.

En s’appuyant sur cette fonction traditionnelle, la planification territoriale pourrait ainsi contribuer à fixer les bornes et l’horizon de la « carte blanche » accordée aux innovateurs. »

 

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Réinventer : où est l’innovation ?

« L’innovation sous toutes ses formes » : telle est l’ambition affichée par les Réinventer. Mais quelles sont vraiment les transformations suscitées par la vague des appels à projets urbains innovants ? Au-delà des « solutions » proposées sur chaque site, c’est surtout dans le contours des groupements candidats que ces appels à projet sont porteurs de changement.

Après les tentatives de définition (« De quoi parle-t-on ? ») et de typologies (« Ils se suivent, mais se ressemblent-ils ? »), troisième  épisode de notre série sur les Réinventer.

Des innovations… au risque de la standardisation ?

A chaque fois, le nombre de réponses témoigne de cet engouement pour les Réinventer. Architectes, promoteurs, start-uppers ou opérateurs de services urbains, tous se pressent pour proposer leurs dernières innovations. L’immeuble de promoteur laisse place à des bâtiments hybrides, qui accueillent de nouveaux usages tout en produisant de l’énergie. La vague des « réinventer » apparait ainsi comme une tentative de synthèse entre la ville durable et la smart city.

Ce foisonnement d’innovation s’accompagne néanmoins d’un effet de standardisation. Si l’on en croit le dossier de presse publié à l’issue de la phase de candidature IMGP, l’agriculture urbaine se retrouvait par exemple dans 60% des réponses aux 57 sites d’Inventons la Métropole. 40% abordaient la question du réemploi et quasiment tous intégraient des tiers-lieux (espaces de co-working, Fablab, etc.). Paradoxalement, plus les projets veulent innover, plus ils se ressemblent, au risque de sous-estimer les spécificités de chaque site. Toutes les réserves foncières de la métropole ont-elles vocation à accueillir du co-working ? Est-il pertinent de faire de l’agriculture sur toiture à Saclay ou au Triangle de Gonnesse ?

Difficile d’élaborer des innovations sur-mesure en si peu de temps, face à un jury qui attend aussi d’être rassuré sur la faisabilité des propositions. Ce sera probablement dans la phase de mise en œuvre que les dispositifs les plus novateurs apparaitront, quand il faudra faire face à des problèmes inédits pour lesquelles aucune des solutions existantes ne conviendra.

Des groupements aux contours inédits

C’est sans doute moins dans les projets proposés, que sur les acteurs qui les portent que l’innovation suscitée par la vague des Réinventer est la plus perceptible. Ces appels à projet successifs transforment le paysage des acteurs de la fabrique urbaine et leur partage des rôles. Plus précisément, ils contribuent à en accélérer le déploiement. Deux évolutions principales caractérisent cette évolution.

Premièrement, les appels à projet participent d’une intégration croissante entre la construction et l’exploitation des bâtiments, voire des quartiers. Ils confirment ainsi l’hypothèse que nous avions posée avec Isabelle sur le glissement serviciel de l’immobilier. Les candidatures se distinguent des projets traditionnels par leur attention accordée aux usages. Nombreux sont les groupements qui tentent d’associer les utilisateurs à l’équipe-projet, que ce soit via les gestionnaires (commerçants, co-working, exploitants d’équipements…) ou directement avec les futurs usagers (habitants, associations). Autrement dit, il s’agit d’intégrer en amont les acteurs de l’aval.

Dans cette logique, la programmation prime sur la conception. L’appel à Programme urbain innovant de Saclay met d’ailleurs les services urbains au centre des candidatures, les architectes-paysagistes n’étant associés que dans un second temps. Les investisseurs semblent néanmoins plus difficile à attirer.

Cette évolution vient consacrer le succès des expériences menées ici ou là, souvent par des collectifs ou des associations, pour un urbanisme plus attentif aux usages. Les occupations temporaires ont joué le rôle de ballon d’essai, permettant à des collectifs comme Plateau Urbain, Bellastock ou Rotor de faire valoir leur expérience auprès de promoteurs plus traditionnels dans leur approche. Ceux qui étaient jusqu’ici des acteurs alternatifs de l’aménagement se retrouvent courtisés par les grands promoteurs traditionnels, entraînant dans leur sillage la multiplication de start-up

 

Deuxièmement, la vague des « réinventer » bouscule le mode de fonctionnement entre opérateurs. Dans les opérations d’aménagement classique, chacun d’eux intervient séparément dans une liaison bilatérale avec l’aménageur. En se passant de cet intermédiaire, les appels à projet obligent ces différents acteurs à travailler ensemble.

La composition des équipes lauréates illustre ce basculement. Les promoteurs y côtoient des start-up ciblées sur un usage donné, les concepteurs négocient directement avec les investisseurs pour garantir la viabilité financière du projet, les bureaux d’études cohabitent avec les futurs gestionnaires des lieux.

Ce nouveau voisinage entre des cultures professionnelles différentes se fait progressivement et suscite parfois des frictions. Il existe notamment une tension entre une logique « produits » portée par les industriels et les start-up qui cherchent à normaliser leurs prestations et une logique « usages » adoptée par les concepteurs et les gestionnaires plus attachés au contexte local.

Deux questions en suspens

L’ampleur et la rapidité du succès des « réinventer » montre que ce mouvement s’inscrit dans un processus plus large de recomposition de la fabrique urbaine. Il n’en pose pas moins plusieurs questions, pour éviter les lendemains qui déchantent.

La première question concerne la place des aménageurs. Ces acteurs qui assurent le rôle d’interface entre les différents intervenants d’une ZAC sont les premiers touchés par cette logique de désintermédiation. Leur fonction d’ensemblier se déplace au sein des groupements, qui doivent agréger et faire travailler ensemble des compétences multiples pour proposer un projet intégré.

Cette évolution a des vertues. D’une part, elle permet de structurer une négociation sur des parcelles plus petites où l’aménageur ne serait pas forcément intervenu. D’autre part, elle donne une plus large place aux enjeux d’exploitation, face à des aménageurs qui restent souvent focalisés sur leur bilan d’aménagement.

Mais elle interroge aussi sur l’organisation des relations entre les collectivités et les opérateurs immobiliers. En se plaçant comme intermédiaire, les aménageurs facilitent la prise en compte des spécificités territoriales de chaque opération et des orientations fixées par les élus.

 

La deuxième question porte sur le partage des rôles effectifs entre les acteurs qui composent ces groupements. Quelle est la place des futurs utilisateurs-exploitants dans l’élaboration de la programmation et du bilan financier ? Comment (et par qui) sont-ils choisis ? Autrement dit, comment s’assurer que les Réinventer ne se limitent pas à une vaste opération de start-up washing ?

Autant de questions qui seront au cœur du retour d’expériences sur Inventons la Métropole que Partie Prenante prépare avec le Sens de la Ville. On vous en reparle très vite !